Portrait de Nathalie et Philippe, fermiers dans la vallée du Gudbrandsdal

Nathalie et Philippe représentent le rêve de beaucoup de Français qui nous contactent : s’installer dans une ferme à la campagne norvégienne. Comme vous vous en doutez, ce n’a pas été si facile, mais 25 ans plus tard, ils ne le regrettent pas.
Quand et pourquoi êtes-vous venus en Norvège ?
Nathalie : La première fois, c'était en décembre 1999. Nous avions 25 ans et cela faisait une dizaine d'années que nous étions remplaçants agricoles. Nous en avions ras-le-bol de la France et j'ai dit à Philippe : « On part. » Le lendemain, nous avions chargé nos valises dans le fourgon et nous partions vers la Scandinavie.
Les pays nordiques nous attiraient. À la base, nous étions partis en Suède, parce que c'était un peu plus connu que la Norvège, et parce que nous écoutions beaucoup de musique suédoise. Finalement, nous nous sommes retrouvés en Norvège parce que Philippe a un cousin qui vivait avec une Norvégienne à Oslo et qui nous a invités à faire le réveillon du Nouvel An 1999-2000 dans une « hytte » à Ringebu. Nous avons donc traversé toute la Suède avec notre fourgon pour aller à Ringebu.
Début janvier, via du bouche à oreille, on est mis en contact avec Pål, un fermer de Sør-Fron qui sait que l’on cherche du travail et qui a besoin d'aide aux étables. On le rencontre et à 22h le même jour, il nous dit que nous commençons le lendemain.
Et qu'est-ce que vous avez fait après ?
Philippe : En fait, le travail ne nous correspondait pas très bien, car nous travaillions avec des vaches laitières, et ce n'était pas trop ce que nous cherchions à faire. Nous, nous étions plutôt dans les chèvres et les moutons. Du coup, au bout de neuf mois, et comme nous avions du mal à tisser des liens avec des gens de notre âge, nous sommes repartis en France.
Nathalie : Nous avions un dictionnaire pour apprendre la langue (parce qu'il n'y avait pas de cours proposés), et Pål essayait de nous apprendre un peu de norvégien après la traite du matin. Mais le dictionnaire était en bokmål, alors que tout le monde parlait en fort dialecte à Sør-Fron.
Et qu'est-ce qui vous a fait revenir ?
Philippe : La même raison que la première fois. Nous avons galéré pour retrouver du boulot en France, nous étions mal payés et nous vivions dans notre fourgon.
J'avais fait une formation agricole dans le but d'acheter une ferme et de nous y installer. Mais en France, nous nous sommes vite rendu compte qu'avec les boulots que nous faisions, nous ne mettions pas d'argent de côté et que nous n'arriverions jamais à acheter une ferme. Du coup, après quelques petits boulots à droite à gauche en France et plusieurs déménagements, nous avons eu un nouveau ras-le-bol et nous sommes revenus en 2003.
Nathalie : Nous sommes revenus dans la même région, car nous avions gardé des liens et nous écrivions aux gens depuis la France.
Philippe : Aussi, j'avais envie d'essayer de tondre les moutons, et nous avions rencontré un tondeur ici dans le village de Sør-Fron. Je lui ai écrit pour lui demander si je pouvais venir quand je reviendrais en Norvège et s'il pouvait m'apprendre à tondre les moutons. Il a trouvé ça génial. En plus, je lui avais écrit en norvégien dans la lettre ; il l'a ressortie plusieurs fois, car on ne savait pas très bien parler norvégien après la première année. Nous avions quand même du mal avec la langue. Donc, quand nous sommes revenus, nous avons pu recontacter ceux que nous connaissions déjà un peu. Et puis je me suis mis à la tonte des moutons.
Niveau communication, elle se faisait très mal en anglais, donc nous nous sommes mis vite au norvégien, car nous voyions bien que l'anglais ne serait pas suffisant. Nous avons appris sur le tas avec les Norvégiens, plus le dictionnaire.

Combien de temps ça vous a pris pour acheter la ferme dans laquelle vous aviez aujourd’hui ?
Philippe : Ça a pris un moment ! Après être revenus en Norvège, nous travaillions à droite à gauche en tant que remplaçants agricoles, et nous avons pu nous mettre à la tonte. Nous nous y sommes mis tous les deux : je tondais et Nathalie triait la laine avant de la mettre en sac. Quand nous avons réussi à tondre suffisamment de moutons, nous avons commencé à mieux gagner et à pouvoir mettre de côté.
Il nous a cependant fallu quasiment une dizaine d'années pour pouvoir mettre assez d'argent de côté et envisager d'acheter une ferme. En 2009, nous nous sommes installés en location dans la ferme que nous avons ensuite achetée en 2012.
Pas mal de Français sont intéressés pour acheter une ferme en Norvège. C'est quoi votre ressenti ? Est-ce possible ?
Philippe : C'est très difficile de trouver une ferme, même si ça dépend de ce que veulent les gens.
Il y a beaucoup de petites fermes, et c'est ce que nous recherchions, mais les petites fermes ne sont pas forcément mises en vente. Il y en a beaucoup qui les gardent pour la famille ou pour y revenir de temps en temps, et qui donc ne les vendent pas.
Nathalie : Ce que je pense, c'est qu'il faut d'abord connaître la commune, tisser des liens, et que les gens vous connaissent suffisamment pour qu'un jour vous appreniez qu'il y a une ferme en vente. Parce que ce n'est pas une évidence. Les gens, en tout cas ici, n'aiment pas trop les arrivistes. Il ne faut pas arriver et faire juste comme on veut. Il y a quand même une façon de faire que les gens aiment bien que tu respectes. Si tu fais comme tu veux, tu vas être seul et tu ne vas pas tisser de liens. Et dans le milieu agricole, c'est important d'avoir un réseau. C'est important, comme dans tout, de tisser des liens.
Philippe : Pour répondre à ta question sur l'achat d'une ferme, les prix ont beaucoup augmenté après le Covid. Nous, nous sommes tombés dans une période où ce n'était pas trop cher.
Du coup, au niveau intégration, vous vous sentez bien accueillis ?
Nathalie : Oui. Je pense que le fait que nous fassions la tonte a bien aidé, nous allions deux fois par an dans les mêmes fermes et avons tissés des liens.
Et puis, comme nous avons deux enfants, nous avons rencontré des gens en garderie, qui viennent d'autres milieux que le milieu agricole. Quant à Philippe, il est pas mal intégré dans le milieu sportif, au sein d'une association de patin, ce qui permet de rencontrer des gens.
Quand nous avons racheté la ferme, nous avons pu racheter un petit troupeau de moutons à quelqu'un qui arrêtait. On n'a pas le droit de lâcher les bêtes n'importe où. De plus, il y a des gens chez qui nous tondions qui nous ont offert des bêtes.
Aussi, quand il y a eu la visite de la ferme (lorsqu'elle a été mise en vente alors que nous étions locataires), il y a des fermiers qui passaient devant plusieurs fois en tracteur. Quand nous leur avons demandé ce qui se passait, ils nous ont répondu qu'ils faisaient du bruit pour que les autres visiteurs soient moins intéressés d'acheter. Nous avons trouvé ça chouette !
Philippe : Nous avons également eu une période, pendant cinq-six ans, où quand nous rentrions en France l'été, nous partions avec un couple de Norvégiens que nous connaissions et nous leur faisions découvrir la France d'une toute autre façon, car nous allions dans notre famille et nous balader à droite à gauche. Je pense que les gens ont vraiment apprécié et ça a aidé à bien s'intégrer.
J’ai vu deux dômes dans votre jardin. Qu'est-ce qui vous a poussé à ouvrir des dômes en plus de l'activité de la ferme ?
Philippe : À la base, l'idée nous est venue pour remplacer la tonte, car cela commençait à être difficile physiquement et nous ne pouvions pas continuer tous les deux (maintenant, il n'y a que Nathalie qui tond). De plus, comme nos enfants commençaient à grandir, nous avions moins besoin d'apports financiers mensuels. Du coup, nous nous sommes dit qu'en nous lançant dans le tourisme, ce serait un peu plus confortable. Même si on gagne un peu moins, ça nous a permis de pouvoir arrêter la tonte. Nous continuons, mais que pour nos bêtes.
Nathalie : Nous continuons l'élevage de moutons pour la viande et pour la laine, mais nous avons considérablement réduit l'activité de tonte. Pour ce qui est de la laine, d'une manière générale, une fois qu'elle est triée, la bonne laine est récupérée et envoyée en filature. La mauvaise, c'est celle que nous essayons de récupérer pour en faire quelque chose d'autre. Et sinon, avec une des deux races, je récupère les peaux et je couds. Philippe dessine des motifs, et je couds pour faire des chaussons, des vestes ou des moufles.
Et donc l'accueil, c'est aussi parce que je suis quelqu'un de social, j'aime bien voir des gens et je trouve que ça me permet de voir quand même beaucoup de Norvégiens. Nous touchons un peu une clientèle française ou internationale l'été, mais hors saison, nous avons beaucoup de Norvégiens qui viennent et ça a été sympa de voir des gens un peu différents. Ils sont d'ailleurs très surpris de voir deux Français installés ici.
Philippe : Aussi, pour l'installation des dômes, nous voulions faire profiter de la vue, car nous sommes super bien placés et savions qu'il y avait du potentiel à ce niveau-là. Ça nous a pris deux ans pour les faire construire.
Nous avons tout d'abord fait une grande terrasse, juste à côté de la maison, pour y installer un dôme test, pile juste avant le Covid. Et finalement, même avec le Covid, nous avons quand même eu du monde. Ce n'était pas plein, mais il y a quand même eu des gens qui sont passés. Ça nous a permis de confirmer notre projet. Du coup, nous avons pensé à en placer deux, plus éloignés de la maison. Et petit à petit, nous avons fait un plateau, mis un dôme, puis nous avons fait le deuxième, et voilà.


Avez-vous déjà pensé à déménager ?
Nathalie : Oui, mais une fois que tu as réussi à parler et apprendre le dialecte, tu te dis que c'est pas mal de rester là où tu es.
Philippe : Nous y avons pensé, mais notre réseau pour la tonte était ici. Nous aimons aussi beaucoup cette vallée. Nous sommes en pleine nature, nous pouvons parfois voir des élans qui traversent le chemin derrière.
Nathalie : L'été, quand nous montons nos bêtes à la montagne, c'est là que nous en rencontrons souvent. Nous avons le loup, mais aussi l'aigle royal, le glouton, quelques lynx et l'ours. Nous avons quand même des loups solitaires qui peuvent faire du carnage.
Philippe : Nous sommes un peu protégés là où nous sommes. Nous sommes quand même assez près des habitations et les brebis ne sont du coup pas trop loin dans la montagne, donc il y a moins de pertes que chez d'autres. Mais bon, on en a eu quand même.
Être éleveur, c'est un travail à temps plein. Est-ce que vous arrivez à prendre des vacances et rentrer en France ?
Philippe : En couple, ça fait longtemps que nous ne l'avons pas fait. Quand nous prenons des vacances, ce sont en général plutôt des vacances courtes. Quand nous rentrons en France, c'est une semaine ou maximum dix jours, mais c'est difficile de partir ensemble avec les moutons et les chiens à s'occuper. Il faut qu'on trouve quelqu'un qui reste à la maison. Ça se fait, mais c'est contraignant.
Nathalie : Mais bon, nous avons beaucoup de visites.

Est-ce que vous pensez continuer à développer l’accueil de touristes ?
Philippe : Nous pensons développer la partie touristique. Actuellement, nous sommes en train de faire une avancée couverte à notre maison, avec une isolation en laine. Car lorsque nous voudrons refaire les dômes, nous voulons essayer de les refaire en bois et isolés avec de la laine pour mieux accueillir l’hiver. Car nos dômes actuels ne sont pas isolés, donc en hiver … c'est une expérience !
Cette avancée en bois, c'est un test pour savoir quel type de laine permet de bien isoler. Nous construisons cette avancée en partenariat avec une université qui travaille sur l’isolation. Les recherches ont déjà commencé pour savoir si la laine est un bon isolant.
Nathalie : Nous accueillons pas mal de Français l'été, parce que nous travaillons avec trois agences de voyage. Après, nous ne sommes pas installés dans un site touristique, donc les gens n'ont pas forcément envie de s'arrêter. Alors quand les gens viennent, nous prenons le temps. Surtout les gens de la ville, ils aiment bien prendre du temps pour aller voir les moutons avec nous et ils peuvent le faire. Il y en a même qui passent leur journée à attendre qu'il y ait une naissance. L'été, les enfants sont avec moi au jardin. Pour les Français, les agences de voyage proposent des « safaris élan ». Moi, j'ai plus tendance à dire aux gens que nous allons aller à la montagne, voir mes bêtes et essayer d'en rencontrer.
J'essaie aussi de prendre du temps pour parler de l'agriculture en Norvège. En tout cas, comment nous faisons ici, car je ne peux pas généraliser l'agriculture ailleurs. Il y a des gens qui sont curieux et il nous est arrivé d'entendre des trucs un peu surprenants. J'ai eu des gens qui nous ont téléphoné justement parce qu'ils voulaient s'installer ici, et ils avaient des questions pour mettre des oliviers…
Pour finir, quel est votre endroit préféré en Norvège ?
Philippe : Ben, c'est là où on habite. La vallée est magnifique.
Nathalie : Et le Rondane, qui n'est pas loin de chez nous.

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