Le guide pour s’installer et vivre en Norvège

Portrait de Guandaline, artiste de scène en Norvège depuis 1988

Par Thomas Bassetto
Dernière mise à jour le 9 mars 2023
Portrait de Guandaline

Guandaline habite à Porsgrunn depuis des dizaines d'années et y vit de sa passion : le théâtre. Découvrez le parcours de cette Française de Norvège au métier hors du commun !

Quand et pourquoi es-tu arrivée en Norvège ?

J’ai fait l’école de théâtre Atelier Serge Martin à Paris. Puis mes études m’ont amenée à faire un stage dans une compagnie de théâtre suédoise établie en Toscane, en Italie. De fil en aiguille, je me suis retrouvée en Norvège pour participer à des projets divers, puis je me suis installée à Porsgrunn, où l’une des plus anciennes compagnies indépendantes norvégiennes de théâtre, le Grenland Friteater, établie depuis les années 70, m’a ouvert ses portes. C’était en 1988, et j’avais alors 24 ans.

Je n’avais pas forcément prévu de rester en Norvège, mais une collègue clown, m’a proposé de reprendre un contrat qu’elle ne pouvait plus honorer pour un spectacle dans la bibliothèque à Ås. Cela a été l’occasion de créer mon tout premier spectacle en norvégien « Snakker ikke norsk, men det var godt ». C’était l’histoire d'une sorte de petit chaperon rouge qui rencontrait le brunost (NDLR : « fromage » norvégien brun). La pièce impliquait de travailler à la fois avec des objets et de la nourriture. Je pensais rentrer en France ensuite, mais comme j’ai eu de bons retours sur ma performance, j’ai senti qu’il y avait une place pour moi dans ce pays. Le spectacle a plu et les tournées se sont vite organisées. Ce qui est le plus drôle, en y repensant, c’est qu'au début je ne parlais même pas norvégien ! J’avais appris toute la pièce par cœur !

Qu’as-tu fait ensuite ?

J’ai commencé à rencontrer pas mal de gens, à travailler avec d’autres artistes, et à développer mon réseau. J’étais en couple avec un suédois que j’avais rencontré dans la compagnie de théâtre en Toscane, avec qui j’ai monté une entreprise de théâtre, Sagliocco-Ensemble. Il connaissait la langue et pouvait donc s’occuper des parties de production et de l’administration.

J’ai créé et produit de nombreux spectacles au fil des années, souvent « seule en scène ». Cela signifie que l’écriture est faite en étroite collaboration avec l’équipe artistique, la mise en scène, la scénographie et le travail sonore.

Vers 1990, j’ai obtenu un prix à Édimbourg, puis le prix ASSITEJ (Association Internationale de Théâtre Enfance et Jeunesse) ce qui m’a ouvert à l'international. J’ai donc commencé à me produire en dehors de la Norvège. Avec mon mari, on voyageait dans une vieille Volvo Amazon avec les décors sur le toit.

Volvo Amazon
Par Richardkw - Own work, CC BY-SA 3.0

On dit toujours que la vie d’artiste est difficile. Est-ce que tu as réussi à vivre seulement de tes spectacles ?

J’ai toujours vécu de mes spectacles, mais c’est devenu plus facile à partir du début des années 2000, quand Den kulturelle skolesekken (DKS), équivalent de la discipline de l’art/culture à l’école, a commencé à être mise en place. Un pourcentage du bénéfice de la loterie nationale (NDLR : Norsk Tipping Lotto) a commencé à être mis de côté pour son financement. Si un spectacle obtient une sorte de tampon de qualité, donné par l'organisme Scenekunstbruket, les régions peuvent acheter le spectacle en étant remboursées d’une partie du prix d’achat. J’ai eu la chance que tous mes spectacles soient admis dans le répertoire du Scenekunstbruket ! L’arrivée de DKS a été une révolution pour moi économiquement. Cela m'a permis d’investir toujours plus dans des spectacles de qualité d’une part, et d’autre part cela permettait enfin de planifier le travail, les tournées et les revenus. Cela ne m’arrivait jamais avant. Par exemple, quand je me produisais dans des bibliothèques, c'était confirmé seulement de 1 semaine à quelques mois en avance.

Cependant, cela reste assez difficile de tenir une petite compagnie comme la mienne. Mon mari est décédé et je suis la seule employée. Il faut gérer pas mal de choses, les demandes de subventions, planifier les tournées, former les régisseurs son et lumière, etc. Ça peut être compliqué de faire de la scène jusqu'à 67 ans (NDLR : l'âge de la retraite en Norvège) !

Est-ce que tu t’es aussi produite en France ?

Dans les années 90, j’ai tourné pas mal en Europe, mais jamais en France. J’ai commencé à travailler en France à partir de 2009, grâce à l’agence Sine Qua Non, que j’ai rencontrée dans un festival au Canada !

Avec cette agence, j’ai tourné presque 10 ans en France. Joué dans ma langue maternelle et en France m’a permis de retrouver un équilibre entre la Norvège et la France. C'est là que j’ai pu me rendre compte comment étaient l'accueil et la distribution du théâtre jeune public en France. Le spectacle vivant dédié au jeune public a une place importante au sein des scènes nationales. Alors qu’en Norvège - même s'il est vrai qu’il se passe plein de belles choses depuis les années 2000 - la plupart des représentations ne sortent pas des gymnases des écoles.

Tes spectacles sont-ils principalement centrés sur l’humour ?

Disons que je me sers de l’humour pour apporter un certain regard poétique de la vie. Je travaille beaucoup seule, j’ai créé ces personnages un peu décalés qui se déclinent suivant les spectacles. Entre 2008 et 2014, moi et l’équipe artistique avec Anne Sophie Erichsen, Silje Steinsvik et Nadine Esteve avons créé cette série de spectacles qui tourne autour du thème de « l’Art »: Tone ! Art, Voff ! Art, Scene ! Art. Tous ont la forme d’une conférence un peu déjantée. Voff ! Art par exemple, parle de la place du chien dans l’histoire de l’art. Ce spectacle a reçu le prix Momix en France et a été un grand succès, y compris au Louvre, qui a fait un bouquin dessus et a invité tous les autres spectacles de la série « Art ». Scene ! Art est un hommage au théâtre sous la forme d’un kit IKEA : « faire son propre spectacle en 45 min ». Tone ! Art/Haut de Gamme tourne autour de la musique des Tableaux d’une exhibition de Mussorgsky. Il a été décliné en plusieurs versions : avec une pianiste, avec un quintet de cuivres avec le Telemark Messingkvintett en Norvège et avec un quintet à cordes avec le Tintamarre Orchestre à Marseille.

La plupart de mes créations sont« tout public ». J’aime ce terme de « tout public » qui me manque en Norvège. Quand on parle ici de spectacle « familieforestilling » (spectacle pour famille), on pense immédiatement que cela ne s’adresse qu’aux enfants. J’aime que mes spectacles parlent aux petits, aux grands et qu’ils fassent rire les enfants et les adultes à des moments différents.

Guandaline en spectacle avec deux paires de lunettes l'une sur l'autre
Toujours une touche « décalée »

Quels sont tes projets les plus récents ?

Je tourne beaucoup, avec mes anciens spectacles, parfois revisités, mais aussi les nouveaux. Je viens juste de finir ma toute première création pour les tout petits à partir de trois ans Bibliotek-Karens bibliotek (« La bibliothéClaire » en français).

Voff ! Art a tourné pendant presque 15 ans ! On parle de plus de 1 000 performances. Un spectacle de théâtre c’est un peu comme une écriture sur du sable : si on ne le joue pas, la mer passe et il a disparu. Il faut l’entretenir ; et moi je vieillis avec quelques-uns de mes spectacles.

Photos © Dag Jensen

Pendant la pandémie j’ai développé avec ma fidèle collègue Anne Sophie Erichsen du Grenland Friteater le projet SmartArt sur une invitation de la Galleri Osebro (galerie d’art) à Porsgrunn. L'idée est de proposer avec humour et de façon ludique, l’accès au monde de l’art, souvent considéré comme appartenant à une élite.

Je propose une visite guidée insolite dans une galerie d'art ou un musée. Les expositions des galeries d’art sont souvent de courte de durée alors que le travail de préparation demande beaucoup de temps. Mais en période de pandémie c'était parfait, même si nous n’avions le droit que d’accueillir 10 personnes à la fois avec le mètre de distance exigé entre chacun. Les gens ont adoré, nous avons renouvelé l'expérience avec l’exposition des œuvres du peintre Sverre Bjærtnes.

Depuis le projet a obtenu des subventions, qui nous ont donné la possibilité de créé en novembre 2022 le spectacle « Alt dette er Mitt » (NDLR : « Tout ça est à moi » en norvégien)., une visite guidée théâtrale et humoristique dans le cadre de l’exposition permanente « Alt dette er ditt » (NDLR : « Tout ça est à toi » en norvégien) du musée du Telemark.

Spectacle « Alt dette er ditt »

As-tu déjà été tentée de déménager en dehors de Porsgrunn ?

Ça a été très dur au début de ne pas habiter dans une ville. Je n’étais qu’avec des Norvégiens et j’avais l'impression d'être dans la série “Le prisonnier” (NDLR : série TV des années 1967). J’allais de temps en temps à Oslo acheter des légumes, car il y avait beaucoup plus de choix. Mais au final, comme j'étais souvent en tournée, je n’étais pas tout le temps à Porsgrunn et le Grenland Friteater m’offrait un parapluie culturel.

De plus, pour le prix de ma maison à Porsgrunn, je pourrais seulement m’acheter une boite à lettres à Oslo. J’ai besoin de place pour mon matériel.

Toi qui as habité longtemps en Norvège, quels sont les changements qui t’ont marquée ?

Maintenant, on a beaucoup plus de choix au niveau nourriture ! Pour l’un de mes premiers spectacles, j’avais besoin de persil, et je me retrouvais toujours avec quelques petits brins pourris. La qualité des légumes était terrible. Les poivrons étaient mis dans la catégorie des fruits exotiques ! La seule salade qui se trouvait était le kinakål (NDLR : chou chinois). Quand je rentrais à Paris, je revenais avec du couscous et des pois chiches (il n’y avait qu'une boutique à Oslo qui en vendait). Mes amis en France me disaient que j’habitais dans le tiers monde (en tout cas dans les années 90).

Le rapport à l’alcool a aussi changé. À un moment nous avons fait une tournée un peu plus au nord que les îles Lofoten. Nous avions une affiche avec un clown, qui tenait dans une main un camembert et dans l’autre une bouteille de rouge. Sur la bouteille s’était inscrit “Rødvin” (NDLR : vin rouge en norvégien). À cause de la bouteille, le responsable culturel (kultursjef) de la commune ne nous a pas autorisés à utiliser l’affiche dans cette région. Après cet épisode, on a appris que d’autres villes n’avaient pas utilisé nos affiches pour la même raison !

Pour finir, quel est ton endroit préféré et pourquoi ?

Moi qui aime la ville plus que la campagne, je dirais Oslo. Je l’aime parce que c’est une ville très diverse, pas trop grande et qui donne l'accès à la nature autour.

Merci à Camille pour sa relecture.

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