Portrait d’Armelle, architecte militante à Oslo

Quand et pourquoi es-tu venue en Norvège ?
Je suis arrivée en Norvège en 2015 après avoir rencontré un norvégien en Erasmus dans mon école d'architecture, à Paris, qui m’a ouvert les yeux sur le fait que les stages pouvaient être rémunérés – comme en Norvège !
J'ai donc débarqué ici pour la première fois pour un stage dans l’agence SpaceGroup.
T’es-tu installée définitivement à Oslo après ton stage ?
Ce stage devait durer six mois. Je gagnais environ 20 000 couronnes net d’impôt, ce qui était plus que le salaire de mes amis qui venaient de sortir d'école d'architecture ! J'ai donc décidé de prolonger le stage pour candidater pour un master à l’étranger : j'ai tenté d'intégrer des écoles à Londres, mais j’ai vite compris que cela me laisserait une dette à vie ! Finalement, j'ai intégré le master d’architecture politique à Copenhague. Cependant, après quelques semaines de cours, le cancer de ma grand-mère s’est accéléré et j’ai décidé de rentrer en France pour terminer mon diplôme à l’École Nationale d'Architecture Paris Val de Seine.
Je suis retournée en Norvège fin 2017 pour réintégrer SpaceGroup, cette fois en tant qu’architecte.
Qu’as-tu fait ensuite ?
Mon retour ne s'est pas très bien passé : j’ai traversé une crise existentielle, malgré les bonnes conditions de vie en Norvège. Je me demandais quel était le rôle d’un architecte car j’avais l’impression que l’on contribuait surtout à détruire l’environnement et gentrifier. Je me disais « j’ai choisi l’architecture pour changer le monde, et en réalité, je suis en train de l’abîmer ».
En France, j'étais engagée dans des associations sociales, et cela me manquait énormément en arrivant en Norvège. Je ne parlais pas encore norvégien et j’étais attirée par l’associatif mais la barrière de la langue restait un frein. Jusqu’au jour où quelqu’un m’a dit : « Pourquoi pas Greenpeace ? ». C’est ainsi que j’y suis devenue bénévole - tout se faisait en anglais.
Que retiens-tu de ton expérience chez Greenpeace ?
À cette époque je me posais beaucoup de questions, mais je n'étais pas du tout experte en environnement. J'avais arrêté de manger de la viande ado, mais ça s'arrêtait là. Avec Greenpeace, j’ai compris le besoin de changement de système. J’étais impliquée dans la campagne Save the Arctic, alors que je ne connaissais ni les Samis, ni l’ampleur de l’exploitation pétrolière en Norvège. J'avais commencé à entrevoir certains enjeux au cours de ma première période en Norvège, mais sans forcément faire les liens entre tous ces sujets.
J’ai eu une véritable prise de conscience. À cette époque, plusieurs amis et anciens camarades de classe venant d’Amérique du Sud m'ont proposé de leur rendre visite et je suis partie seule pendant un semestre de l’autre côté de l’Atlantique leur rendre visite.
Que t’as apporté ton voyage en Amérique du Sud ?
Ce voyage m’a fait réaliser l’impossibilité de continuer dans ma vie rangée. Pendant ces quelques mois, j’ai pris conscience de réalités qui m’étaient jusque-là étrangères.
J’ai atterri à Buenos Aires, rejoint une amie dans sa pampa argentine. Après un mois sur un voilier en Patagonie, je suis remontée vers le Pérou puis la Bolivie, et j’ai terminé mon périple au Brésil, où j’ai retrouvé un ami très engagé – mais dans un contexte bien plus radical que ce que j’avais connu auparavant. Là-bas, certaines personnes risquent littéralement leur vie pour défendre leurs vies, la forêt amazonienne. Cette réalité m’a frappée de plein fouet « je suis incroyablement privilégiée et je viens d’un des pays les plus protégés du monde... j’ai le devoir de m’engager ». Quand je suis rentrée, une chose était claire : je ne pouvais plus continuer à être architecte comme avant.
Es-tu rentrée directement en Norvège ?
Non, j’ai d'abord habité dans un squat à Copenhague, un lieu assez particulier, une utopie de ville flottante, entièrement basée sur de la récupération. Un univers décalé.
Pendant cette période, on a aussi lancé Extinction Rebellion en France – pendant que le mouvement émergeait un peu partout, comme ici en Norvège. Puis un architecte que j’avais rencontré à Oslo m’a contactée pour me proposer un poste sur un projet spécifique, à 60%. Parfait : je pourrais être architecte et activiste !
Sachant qu’en Norvège vivre avec 20 000 couronnes par mois c'était confortable quand on s’organise bien, je me suis dit : pourquoi pas ? Et me voilà revenue en janvier 2019.

Qu’entends-tu par « bien t’organiser » ?
Quand je suis revenue à Oslo, je voulais arrêter de prendre l’avion, mais je rêvais toujours de retourner en Amérique du Sud. En parallèle, le logement à Oslo est cher, et avec mon contrat précédent, j’avais réussi à mettre un peu d’argent de côté. J’ai fait mes calculs : en économisant six mois de salaire de plus, je pouvais acheter un voilier et m’y installer.
L’été 2019, j’ai acheté mon bateau, amarré à Hovedøya, une île dans le fjord d’Oslo, à quelqu’un qui avait fait le tour du monde pendant quinze ans. Ce voilier est devenu ma résidence principale pendant un an et demi. Cela dit, je n'y ai vécu qu’un hiver, pas deux. C’était une superbe expérience, même si c’est « illégal » d’en faire sa résidence principale. J’avais donc mon adresse enregistrée chez mon copain en ville. On était sept à y vivre sur l’île toute l’année.
J’allais au travail à la rame avec l’annexe pneumatique du bateau ! L’hiver, il y a eu quelques jours où le fjord a gelé. J’appelais alors mon boss pour lui dire : « Désolé, j’ai 20 minutes de retard, je dois casser la glace pour venir travailler. »
Venant de Paris, j’avoue que je romance sûrement cette expérience aujourd’hui (rire), mais j’en garde vraiment de bons souvenirs.

Comment as-tu concilié travail en agence et activisme ?
J’ai d’abord travaillé pendant presque 2 ans dans une agence assez engagée appelée Architectopia à Oslo, tout en suivant la formation HMONP (Habilitation à la Maîtrise d’Œuvre en son Nom Propre) en France, une qualification nécessaire pour s’établir à son compte en plus du master.
Concrètement, je suivais donc les cours à Paris-Malaquais et exerçais en tant qu’architecte à Oslo. Cette année-là, j’ai fait énormément d’allers-retours. Environ tous les deux mois, je retournais en France en train.
Puis, juste avant une autre grosse action d’Extinction Rebellion en France, j’ai démissionné avant de partir en France. En revenant j’ai lancé mon agence : ACT!.

Qu'est-ce que tu as voulu faire de différent dans cette agence?
J’ai vraiment eu un déclic en travaillant sur un projet spécifique dans l’agence dans laquelle j’étais. Nous avons été en contact avec un écologue qui nous a prévenus juste avant de déposer le permis de construire : « Catastrophe, vous placez le bâtiment à l’horizontale sur le terrain, mais on vient de découvrir des salamandres en bas du terrain. En l’orientant autrement, vous pourrez préserver leur habitat. ».
Avec une collègue, on a voulu retravailler le projet et proposer une alternative mais notre patron nous a répondu : « Ce n’est pas payé. ». On lui a alors suggéré d’en discuter avec la mairie, notre cliente. Un peu agacé, il a fini par nous y autoriser. La mairie a accepté de nous payer deux semaines pour ajuster le projet !
Je me suis dit « Si, en plus de devoir me battre avec les clients, je dois aussi me battre avec mon propre patron – même si je le respecte et que j’ai énormément appris avec lui – alors autant me lancer seule. ».
L’idée était donc de créer une agence avec ces valeurs dès le départ, où ce type de réflexion écologique serait une évidence et non une option.
En 2022, j’ai aussi co-fondé la branche norvégienne d’Architects Climate Action Network (ACAN).
Sur quels types de projets as-tu travaillé ?
J’ai travaillé sur plusieurs saunas avec mon copain, Axel Borhaven et un copain ingénieur, notamment un sauna rond en bois appelé Anda, puis Bademaschinen construit à partir de matériaux de réemploi. Ce dernier intègre des fenêtres récupérées d’un autre projet.
Les matériaux naturels sont un focus : l’été dernier nous avons remporté le concours de la biennale de danse et d’architecture, Færderbiennale. Nous avons proposé une installation en pisé – une première en extérieur dans la région.
En dehors de ça, on travaille sur des projets de réhabilitation et de transformation, et faisons de la médiation architecturale pour les enfants et jeunes ado. Dans l’idéal, je pense qu’on devrait arrêter de construire du neuf. Même avec les meilleures pratiques, le bâtiment le plus écologique reste celui qui existe déjà.
Et sur l'association dans laquelle tu es investie maintenant, en gros, vous faites quoi?
En Angleterre, où Extinction Rebellion (XR) est né, des architectes qui s’étaient rencontrés sur une occupation avaient lancé ACAN. Avec une amie architecte engagée dans le mouvement, on rêvait de lancer le mouvement ici. Deux autres architectes français habitant ici se sont joints à l’idée et le groupe s’est monté.
Notre première campagne a été autour du réemploi, avec une carte interactive répertoriant les agences qui travaillent avec du réemploi, les entreprises spécialisées et les initiatives locales existantes. Aujourd’hui on travaille sur une campagne contre la démolition – en Norvège chaque année environ 15 000 bâtiments sont démolis ! En Europe c’est un bâtiment toutes les minutes, allez signer la pétition de HouseEurope https://eci.ec.europa.eu/052/public/.
La France est pionnière en matériaux biosourcés et la nouvelle réglementation RE2020 force à penser à l’adaptation climatique, mais en Norvège, on en est encore très loin.
Créer cette association a été une transition pour moi. XR était un mouvement plus large, où je rencontrais des gens aux profils très variés. ACAN est plus ciblé sur l’architecture. Au début, il était difficile de mobiliser des Norvégiens, mais aujourd’hui, on est une dizaine de membres actifs, avec quelques Norvégiens impliqués, et des Français, Polonais, Espagnols – une soixantaine de membres au total.
Pour finir, quel est ton endroit préféré en Norvège?
L’île de Hovedøya. Ce que j’aime, c’est qu’elle est proche du centre-ville tout en étant un monde à part. J’y préfère l’hiver ou l’automne, quand il n’y a presque personne.
