Portrait de Bertrand, juge-dégustateur chez Vinmonopolet

Lors d’une soirée « Les Amis du Vin » sur Oslo, j’ai appris qu’un Français travaillait dans un Vinmonopolet, plus précisément celui d’Aker Brygge à Oslo. Cette information tombait à pic car quelques jours plus tard j’organisais une soirée raclette avec des Norvégiens pour leur faire découvrir ce plat si typique de l’hiver et j’avais besoin de conseils pour trouver un bon vin pour l’accompagner.

Je suis donc allé à la rencontre de Bertrand et avant de repartir avec mes bouteilles, nous avons convenu de faire un entretien quelques semaines plus tard, retranscrit ci-dessous.

Thomas : Quand et pourquoi es-tu arrivé en Norvège ?

Bertrand : Je suis arrivé en Norvège en décembre 2005. Avant ceci, j’enchainais les petits CDDs en France sans travailler dans ce que je souhaitais. J’ai étudié l’écologie et plus particulièrement la gestion des espaces naturels. Je n’avais pas non plus d’attaches particulières en France hormis ma mère et mes frères. Et puis je suis parti travailler bénévolement au Ladakh dans le nord de l’Inde pendant 6 mois avec une ONG. C’était en 2004 et en rentrant, j’ai eu le blues de « l’étranger », accentué par le fait que je ne faisais que des petits boulots de subsistance.

Il faut savoir que j’ai toujours été attiré par la Scandinavie : sa littérature (particulièrement la littérature moyenâgeuse), sa musique métal, ses espaces naturels immenses, sa tranquillité. J’ai toujours eu aussi un attrait pour le froid même si je viens du sud de la France, de l’Aveyron plus précisément. Et j’étais surtout un gros fou de montagne, d’où la Norvège parmi les pays scandinaves.

En 2005, je suis donc arrivé en Norvège avec comme idée de m’immerger autant que possible dans la culture en apprenant la langue le plus rapidement possible et par le travail car je n’avais que très peu d’argent. J’ai des amis Français qui s’étaient et sont toujours installés à Hundorp dans Gudbrandsdal et travaillent dans l’agriculture. Je les ai rejoints et habitait chez eux. Je viens d’une famille de paysans-éleveurs et j’ai ainsi commencé à travailler comme ouvrier agricole dans deux fermes en vaches laitières et comme bûcheron dans une des deux.

Donc rien à avoir avec le monde viticole à la base. Qu’est-ce qui s’est donc passé ensuite ?

Je suis resté un peu moins de deux ans dans Gudbrandsdal à travailler comme ouvrier agricole et bûcheron mais aussi à profiter de la montagne autant en hiver qu’en été. Les massifs de Rondane et de Jotunheimen sont tout proches. 

Mon but ensuite était d’aller dans les îles Lofoten, toujours à travailler comme ouvrier agricole car c’était facile de trouver du travail dans ce secteur mais surtout pour profiter au maximum de ces îles magiques. Mais lors d’une fête à Lillehammer chez une amie, j’ai rencontré ma copine actuelle, Française, qui travaillait sur Oslo.

S’est posée la question de la rejoindre dans la capitale, mais pour y faire quoi ? Avec mon expérience professionnelle et mes études, j’ai postulé dans les quelques fermes des alentours, dont celle du Roi. Mais cela restait bien limité et il n’y avait pas de postes disponibles. Il me fallait absolument un revenu et j’ai trouvé un poste de facteur que j’ai occupé pendant un an et demi.

Un autre de mes intérêts depuis longtemps était le vin, fin 2008 j’ai donc postulé à une offre du Vinmonopolet. J’ai commencé à 14 heures par semaine dans la boutique de Røa, puis celle de CC Vest en 2010 à temps plein, et maintenant à Aker Brygge depuis 2011. En même temps que le travail j’ai passé des formations sur le vin en interne et externe (Wine and Spirit Education Trust, WSET).

Ton parcours n’est vraiment pas banal ! Quel est ton métier et ton rôle actuellement au sein du Vinmonopolet ?

Je suis à la fois employé dans la boutique d’Aker Brygge comme caviste-fonctionnaire comme j’aime bien le dire à mes amis en France, et je travaille aussi en tant que juge-dégustateur au siège social.

À quoi consiste le rôle de juge-dégustateur ?

Tous les six mois, le Vinmonopolet publie des appels d’offres pour des produits que l’on va ensuite retrouver dans les rayons de l’ensemble des magasins de Norvège. Ces produits (vin, bière, spiritueux ou sans-alcool) sont liés à des critères de sélections bien définis comme la région de production, les ingrédients, processus de fabrication, etc. Les différents importateurs envoient des échantillons et nous, les juges-dégustateurs, les dégustons à l’aveugle. Nous attribuons une note à chacun en fonction de leur respect des critères de l’appel d’offres. Et en bout de chaîne, les responsables achats du Vinmonopolet décident en fonction de nos notes, de la disponibilité et des prix quels produits vont être achetés pour se retrouver dans les rayons des magasins.

Comme je ne connais pas du tout ce domaine, je pensais que le Vinmonopolet était un importateur (voire le seul !) en Norvège. Combien y en a-t-il dans le pays ?

Non, pas du tout. Le monopole n’est que sur la vente au détail de l’alcool supérieur à 4,7%. L’importation et la production sont privées, l’hôtellerie et la restauration ne passent pas par nous. Les particuliers aussi peuvent importer leur vin d’ailleurs depuis quelques années, mais en payant une taxe énorme. Ce qui rend la pratique sans intérêt !

Avant 1996 soit deux ans après l’entrée de la Norvège dans l’Espace Économique Européen, le Vinmonopolet détenait aussi le monopole de la production et de l’importation d’alcool. Cette situation monopolistique était bien entendu en conflit avec les règles de l’EEE et donc le monopole n’a été gardé que sur la vente au détail.

On retrouve plus de 400 importateurs à l’heure actuelle, ce qui est un nombre très élevé ! C’est un secteur très concurrentiel, surtout depuis 5-6 ans. Il est possible qu’à l’avenir, ce chiffre diminue.

Sais-tu pourquoi et depuis quand y a-t-il ce monopole d’État sur la vente d’alcool (de plus de 4.7%) en Norvège ?

La création du Vinmonopolet remonte à 1922, mais l’histoire commence un siècle avant, dès la dissolution de l’union entre le Danemark et la Norvège en 1814. Avant cette date, les taxes sur les produits norvégiens étaient très élevées, le Danemark souhaitant tirer le maximum de revenus de la Norvège.

La disparition de l’emprise danoise et la baisse des taxes qui a suivi, ont eu pour conséquence une forte hausse de la consommation d’alcool (quasiment que des spiritueux à l’époque) qui a été problématique pendant plus d’un siècle. À l’époque on ne parlait pas de santé publique mais d’ordre public, c’est-à-dire des gens complètement ivres dans les rues. Mais surtout des problèmes sociaux car une partie des revenus des foyers consacrée à la nourriture et à la subsistance était désormais dévolue à l’alcool. N’oublions pas qu’à cette époque la Norvège est un pays pauvre et elle va le rester jusqu’à la découverte du pétrole dans les années 1960.

Les autorités norvégiennes ont tenté d’endiguer ce phénomène pendant plus d’un siècle via la création de taxes sur la production et la consommation, des restrictions sur la production et les débits de boisson… Dans la seconde partie du XIXème siècle, se développe un mouvement de prohibition en relation avec les mouvements ouvriers, féministes et l’Église qui va prendre de plus en plus d’ampleur.

En 1916, pendant la Première Guerre mondiale, le parlement interdit la vente de spiritueux et de vins fortifiés afin que les matières premières, à savoir les céréales et les pommes de terre, ne soient réservées qu’à la nourriture. En 1918, l’interdiction est étendue à tous les alcools de plus de 12%.

C’est à ce moment-là que le mouvement de prohibition est à son plus haut niveau et à lieu en 1919 un référendum afin de confirmer la loi de 1918. Le score pour l’interdiction de l’alcool est écrasant avec 62%.

À cette époque, un des principaux revenus de la Norvège a l’exportation vient de la vente du poisson salé et/ou séché et les principaux clients sont les pays producteurs de vin (France, Espagne, Italie et Portugal). Ces pays n’ont pas apprécié que la Norvège cesse d’acheter leur alcool : « Pourquoi achèterions-nous votre poisson, si en contrepartie vous n’achetez pas nos vins et alcools? ». Suite à des tractations entre les différentes parties, la Norvège fondait en 1922 le Vinmonopolet. L’institution avait les droits exclusifs sur l’importation et la vente de vins, vins fortifiés et bières supérieures à 4,75%. Et sur la production d’eau-de-vie qui était réservée à des fins médicales, pas à la consommation!

En 1926, nouveau référendum sur l’interdiction de la consommation d’eau-de-vie et cette fois-ci, c’est l’inverse du vote de 1919 et l’interdiction est levée.

Anecdote : En Norvège, il n’a eu lieu que 5 référendums et je trouve plutôt marrant que 2 soient liés à des questions sur l’alcool. Les deux premiers sont sur l’indépendance et l’adoption d’une monarchie en 1905 et le dernier en 1994 sur l’adhésion à l’UE. [ndlr : il y a eu 6 référendums au total avec celui de 1972 sur l’entrée dans la CEE]

Bon, ma réponse est un peu longue, mais je trouve intéressant de voir l’histoire de la Norvège au travers du prisme de l’alcool.

Il y a des reliques de cette prohibition quand même, comme la fermeture des Vinmonopolet le jour des votes et le jour avant par exemple, non ?

Je ne pense pas qu’il y ait de reliques de la prohibition mais il est évident que l’État contrôle fortement le commerce de l’alcool. En ce qui concerne la fermeture des boutiques Vinmonopolet le jour des votes c’était vrai il y a quelques années. Ce sont désormais les communes qui décident et seulement certaines boutiques sont fermées ces jours-là.

La mission principale du Vinmonopolet est d’effectuer une vente responsable de l’alcool (pas de vente aux mineurs et moins de 20 ans pour les spiritueux, pas de vente aux personnes ivres…) et de limiter sa consommation, principalement via des taxes sur l’alcool élevées et un accès limité. Mais maintenant 97% de la population vit à moins de 30 km d’un Vinmonopolet. Il n’a pas toujours été aussi facile qu’aujourd’hui d’acheter du vin, bière forte et spiritueux en dehors des centres urbains. J’ai moi-même connu ça quand j’habitais dans Gudbrandsdal, où il fallait conduire ¾ d’heure pour atteindre la plus proche boutique, mais ça c’est le passé.

Anecdote : avant 1996 il n’y avait pas de libre-service dans les Vinmonopolet mais que des comptoirs. Il fallait feuilleter un catalogue papier pour choisir ce que l’on voulait acheter, puis donner sa liste à un employé derrière un comptoir qui s’occupait d’aller chercher la marchandise. La dernière boutique à vendre au comptoir a été celle de Grunerløkka à Oslo, elle a été rénovée en libre-service en 2011.

Un Vinmonopolet avec les comptoirs. Source

J’ai entendu dire qu’en vrai les différentes boutiques n’appartiennent PAS à l’état. Et qu’elles sont indépendantes. Est-ce vrai ?

Depuis 1939 toutes les parts privées ont été achetées par l’état qui est donc le seul actionnaire. Les boutiques sont donc gérées par le Vinmonopolet. On en dénombre 323 à l’heure actuelle qui sont divisés en 7 catégories selon les ventes qu’elles réalisent. De la plus petite catégorie avec environ 290 produits différents à la plus grande avec environ 3600 produits différents.

Parmi ces boutiques, nous avons 7 boutiques spéciales, dont Aker Brygge, considérée comme la boutique «phare» de l’entreprise. Ces boutiques effectuent des lancements spéciaux tous les 2 mois, ce sont souvent des produits destinés aux amateurs, des vins fins, des produits difficiles à trouver et/ou en faibles quantités, un peu exclusifs aussi et donc recherchés par certains clients. Mais pas uniquement.

Chaque année notre lancement de vins de Bourgogne fait le tour de la presse et des télés norvégiennes avec des gens qui dorment plus de 15 jours devant la boutique pour être les premiers à avoir certaines bouteilles rares comme les vins du Domaine de la Romanée Conti, Armand Rousseau, Roulot… On a près de 200 personnes qui sont là lors de l’ouverture de la boutique, c’est un peu le chaos !

Lors de nos lancements de bière, c’est beaucoup plus tranquille. Il n’y a que quelques brasseries qui sont très recherchées comme les Belges de Cantillon ou de Westvleteren.

Queue devant le Vinmonopolet d’Aker Brygge en décembre 2016 © Jon Haugan

Comment sont fixés les prix par conséquent ?

Dans le prix de vente, la plus grosse proportion est les taxes perçues par l’État qui varient en fonction du type de produits (bière, vin, spiritueux). Parmi ces taxes on retrouve la TVA bien sûr, la taxe sur l’environnement et les emballages et bien entendu la taxe sur l’alcool qui représente la part du lion. Cette dernière varie en fonction du degré alcoolique et du volume.

Il y a le prix d’achat à l’importateur et l’avance du Vinmonopolet qui est assez faible comparée à d’autres secteurs de la vente. La marge de l’importateur n’est pas non plus énorme vu la forte concurrence comme je te l’expliquais précédemment.

Si je comprends bien, contrairement à la croyance populaire, on peut donc se retrouver avec des vins moins chers qu’en France, mais dans le milieu/haut de gamme, n’est-ce pas ?

Oui ! Ce n’est évidemment pas la majorité et c’est quand même largement dans le haut de gamme, donc cela reste valable pour l’amateur. Au-delà d’un certain prix, comptez au-delà de 400 à 500 NOK, les prix sont assez similaires si l’importateur ne se prend pas une grosse marge ou s’il a des frais logistiques peu élevés . Pourquoi ? Car la proportion de la taxe sur l’alcool sur le prix final est beaucoup moins importante, comme expliquée précédemment elle n’est fonction que du degré alcoolique et du volume. Ça veut dire que les vins pas chers en France sont très chers ici alors que les vins chers en France sont au même prix ici voire un peu moins chers.

Pour certains vins très recherchés et spéculatifs, les prix sont clairement moins chers mais c’est très difficile d’en acheter car évidemment les clients se jettent sur ces vins. C’est le cas de producteurs bourguignons ou piémontais plus particulièrement.

Enfin, certains producteurs qui essaient de pénétrer le marché norvégien ont délibérément des prix plus bas ici. C’est le cas du domaine alsacien Zind Humbrecht avec ses grands crus. Cela reste quand même cher.

À titre personnel, tu seras un peu biaisé c’est sûr, mais es-tu pour ou contre la fin du monopole ?

Le Vinmonopolet est mon employeur donc si c’est la fin du monopole, je perds mon emploi. Je suis donc contre la fin du monopole à titre personnel.

Si je me place du côté du consommateur, ça dépend.

Il faut tout d’abord bien comprendre que le monopole sur la vente au détail est une chose, les taxes en sont une autre et les horaires de ventes en sont encore une autre. Contrairement à ce que j’entends, ce n’est pas le Vinmonopolet qui décide du taux des taxes mais l’État par voie législative. Ce qui veut dire que si le monopole est supprimé, les taxes resteront identiques à aujourd’hui.

Si le monopole disparaît et donc que soudainement les grandes surfaces vendent tout type d’alcool et que fleurissent des cavistes indépendants, en tant qu’habitant d’Oslo je m’en moque. Les prix et le choix seraient sans doute assez similaires à aujourd’hui.

Par contre à la campagne et dans les zones reculées du pays, le changement va se faire sentir. Les frais de transport pour le fin fond du Finnmark sont évidemment beaucoup plus élevés que pour Oslo ou Bergen donc les prix risqueraient d’augmenter. En outre, le choix deviendrait beaucoup plus limité voire très très restreint en dehors des centres urbains. Alors que le Vinmonopolet gère ça équitablement aujourd’hui. Les prix sont les mêmes à Kirkenes et à Oslo.

Une petite opinion sur les habitudes de consommation d’alcool en Norvège ?

Les mœurs changent petit à petit mais on reste sur un mode de consommation à l’anglo-saxonne. C’est-à-dire qu’on boit peu en semaine et puis on se saoule le week-end habillé en costard ou robe de soirée. Ça titube fort dans les rues d’Oslo le samedi après minuit.

Lorsque je suis arrivé, les collègues de travail te regardaient sévèrement si tu proposais d’aller boire une bière après le boulot un mardi. Non, il fallait attendre le vendredi (fredagspils) ! Heureusement que c’est différent maintenant !

Encore une chose qui m’a choqué et me choque toujours, c’est lorsque tu es invité chez des amis un samedi soir. Tout le monde apporte sa boisson pour soi et on ne partage pas avec les autres. On garde sa bière ou son vin sous sa chaise. En France, on a l’habitude que tout le monde partage ce qu’on apporte. Mais ici on ne partage pas ! C’est presque impoli. Je pense que l’alcool doit rester convivial.

Comme je le disais cela change et les gens boivent désormais de l’alcool sans être ivres et vont au restaurant ou au bar en milieu de semaine, en tout cas dans les centres urbains. Les accords mets et vins prennent de plus en plus d’importance comme la gastronomie en général.

Y a-t-il un réflexe d’achat de vin français en Norvège ? Quelles sont les plus grosses ventes ?

Tout d’abord, la plus grande partie des ventes de vin sont des ventes en « bag in a box » (BIB) de 2 ou 3 litres, une forme évoluée du cubi ! Cela représente 55% pour être précis.

Et le vin le plus vendu en Norvège est un vin californien « Falling Feather » que l’on retrouve en BIB et bouteille. Pourquoi ? C’est un vin moyennement puissant, rond, très peu tannique et légèrement sucré. Un vin Coca-Cola, charmeur mais sans aucun caractère et malheureusement de piètre qualité.

Les vins français sont perçus comme des vins qualitatifs et plus chers que leurs concurrents alors que ce n’est pas forcément vrai. Que ce soit pour la qualité ou le prix ! 

La vente de vin rouge est cependant complètement dominée par l’Italie, puis Espagne et enfin la France. Pour le vin blanc, l’Allemagne est en tête suivie de près par la France et ensuite l’Italie et le Chili. Je parle en volume car si on parle en valeur, la France se positionne en seconde place juste derrière l’Italie pour le vin rouge et en tête pour le vin blanc.

Les “harrytur” (voyages en Suède) et les magasins Tax Free vous font concurrence, n’est-ce pas ?

Oui, c’est une grosse concurrence ! D’après le FHI (Folkehelseinstituttet), 21% des achats d’alcool au détail se font en Suède et aux Tax Free et ce sont des statistiques faibles, le Systembolaget [ndlr: plus ou moins l’équivalent suédois du Vinmonopolet] gardant ses statistiques de ventes secrètes. Et ceci n’est pas près de s’arrêter, sauf peut-être avec le coronavirus et si la couronne norvégienne dégringole [ndlr: l’entretien a eu lieu au tout début de l’épidémie].

Quant aux duty free des aéroports, ils sont énormes ! Je crois que la Norvège est le seul pays à en avoir à l’arrivée. Tout le monde s’y arrête et achète le maximum du quota autorisé, c’est à dire 6 bouteilles de vin.

À Strømstad, petite bourgade suédoise proche de la frontière sud de la Norvège, il y a deux boutiques du Systembolaget, dont la plus grosse du pays !

Pour rappel, la mission principale du Vinmonopolet est d’avoir une vente responsable de l’alcool. Dans l’hypothèse où plus de 50% des ventes aient lieu en Suède et en duty free, se poserait alors la question de la légitimité d’un monopole.

J’ai découvert les bouteilles de vin en plastique avec bouchon dévissable en Norvège, de même que les canettes de vin. As-tu croisé d’autres conteneurs inhabituels pour nous français ?

Le plus curieux que j’ai croisé est les petites gourdes comme les « pom’potes ». Je ne vois pas l’intérêt hormis des emballages superflus. Certains y trouvent un côté utile donc ça peut augmenter.

En ce qui concerne la capsule à vis, la France est très conservatrice sur le sujet, on en trouve peu. Par contre ici c’est très courant et il y a des avantages car ne plus avoir de bouchons en liège, cela veut dire la disparition du goût de bouchon et moins de variabilité entre bouteilles donc pour le vin de consommation courante c’est clairement un avantage. Les vins du Nouveau Monde l’ont adopté depuis longtemps. Le célèbre Château Margaux à Bordeaux a fait des essais plutôt prometteurs sur la capsule à vis ! Mais de là à changer toute la production ? Peut-être pas.

Un petit conseil à nous donner sur comment choisir le vin au restaurant ? Choisir le 2è moins cher, est-ce bonne idée ou pas ?

C’est simple, laisse-toi guider par le sommelier ! Même dans un resto moyen ici, les sommeliers ont plus de connaissances qu’en France.

Et surtout, on ne prend pas le moins cher ! C’est là où ils se font la plus grosse marge, il vaut mieux miser sur plus haut et les régions plutôt méconnues. Les vins au verre, c’est pareil, c’est sur eux que la marge est la plus importante.

En parlant de ça, as-tu des restaurants avec de bons sommeliers à recommander ?

Ce n’est évidemment que sur Oslo puisque c’est la que j’habite. Il se passe beaucoup de choses sur Trondheim avec des restaurants comme Credo, Fagn ou Røst Teaterbistro mais on reste sur le haut de gamme.

Pour Oslo :

  • Tranen (là où a eu lieu l’entretien ;)), une pizzeria sur Alexander Kiellands plass, laissez-vous guider par Jonas.
  • Nektar, un bar à vin près de Vulkan tenu par Veslemøy qui connaît ses vins sur le bout des doigts.
  • Chez Colin, brasserie française proche de Nektar.
  • Le Benjamin, brasserie dans le bas de Grunerløkka.
  • Brasserie Ouest dans Frogner. J’y suis allé deux fois et chaque fois c’était très bon et un sommelier qui propose une carte des vins éclectique.
  • Brutus à Tøyen et proche de Grønland. C’est pour les fans de vins natures. Beaucoup de plats à base de produits fermentés. Mathias, un franco-norvégien se fera un plaisir de vous accueillir.

J’ai entendu parler de toi via Les Amis du Vin, peux-tu m’en dire plus ?

C’est un club de dégustation francophone ouvert à tous. Tous les mois sont organisés des réunions avec des thèmes différents. Que ce soit sur les cépages, régions, etc. J’anime des réunions avec mon ami Jean-Yves Lingner qui a fondé le club il y a environ 25 ans.

Le but avec ces événements est de se faire plaisir tout en apprenant et d’avoir une image décomplexée du vin. L’ambiance est bon enfant, les gens sont là pour passer du bon temps. Je recommande !

Bertrand comme orateur lors d’une soirée « Les Amis du Vin »

Je trouve que le milieu du vin reste malheureusement assez snob et plutôt élitiste, je déteste ces aspects-là. C’est avant tout le plaisir qu’il faut mettre en avant. Je prends mon pied lorsqu’un vin est délicieux, quand il a du caractère et une histoire à raconter. Ainsi lors de soirées entre amis, on privilégie la dégustation à l’aveugle pour ne pas être influencé par l’étiquette. Cela fait tomber pas mal de vins de leur piédestal. Le terme grand cru sur une étiquette ne veut pas dire que le contenu est exceptionnel. Ce qui ne veut pas dire l’inverse non plus. Certaines de mes plus grandes émotions sont des grands crus. Je pense que l’ouverture d’esprit et l’humilité sont les principales qualités que toute personne doit avoir dans le milieu du vin.

D’ailleurs, je recommande à ceux qui s’intéressent au vin la lecture du livre “Antiguide du Vin et de la Vinasse” de Stéphane Rose. Un grand moment de poilade, surtout pour les nerds du pinard comme moi.

Quelles sont les tendances actuelles ?

Au niveau des vins, les blancs, rosés et effervescents sont en augmentation, surtout les rosés dont les ventes ont carrément explosé ces dernières années. Au niveau des vins rouges ce sont les vins légers et faciles à boire sans trop de structure tannique qui sont en augmentation. Le Pinot Noir est le cépage que tout le monde veut boire.

Pas mal de personnes boivent les vins en dehors des repas, donc les vins puissants et charpentés sont un peu délaissés. Et puis il y a une légende qui dit que les tanins donnent des maux de tête donc les gens évitent les vins tanniques ce qui est bien entendu une ineptie ! C’est un problème de déshydratation. Donc pour éviter la gueule de bois, la règle est simple, on boit un verre d’eau par verre de vin bu. Et on boit des vins de bonne qualité ! Ce qui ne veut pas dire chers.

Côté spiritueux, la baisse est générale et le marché petit. Le Cognac est le segment le plus frappé par cette baisse alors qu’il représentait une proportion importante. Il faut savoir que la Norvège a longtemps été un marché très important pour Cognac ! Plusieurs maisons de Cognac en France ont des noms à consonance scandinave. Mais les spiritueux sont maintenant dominés par le whisky. Personnellement je suis plus fan de rhum. J’aime beaucoup aussi les eaux-de-vie de fruit, c’est un superbe produit mais peu développé en Norvège.

Côté bière, après une explosion ces dernières années surtout avec les brasseries artisanales, cela commence à stagner. Par contre le marché est fortement dominé par les IPAs et surtout les Juicy IPA, ou New England IPA. Ces dernières sont des bières très fruitées, qui ressemblent à des sodas. C’est pas du tout mon truc par contre.

Pour finir, quel est ton endroit préféré en Norvège et pourquoi ?

Question assez difficile car au niveau du paysage il y a pleins d’endroits magiques comme les différents fjords, Møre og Romsdal, Les Lofoten ou Senja. Comme j’aime beaucoup la montagne, je dirais le massif de Rondane car c’est aussi le premier massif qui m’ait fasciné, je l’ai parcouru à ski et à pied. J’ai habité à côté. C’est un massif qui ne ressemble pas aux autres. Il n’y a que des monts ronds, pelés, et des espaces à perte de vue. Les autres massifs sont plus alpins comme le Jotunheimen, Trollheimen et Hardangervidda quoique plutôt plat n’a pas le même charme. C’est pour moi l’un des paysages les plus singuliers de Norvège.

Rondane par Ot / CC BY-SA

Publié par Thomas Bassetto

Originaire du pays des chocolatines, Thomas est arrivé par hasard en Norvège mais n'en est jamais reparti. Il est administrateur du groupe Facebook "Les Français à Oslo" et bénévole pour diverses associations comme DNT, Codebar ou Oslo Kooperativ.

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