Portrait de Lucie, un « Workaway » pas comme les autres en terre samie

J’ai vu une augmentation du nombre de messages parlant de « Workaway » sur Facebook ces dernières années. L’idée d’avoir un article à ce sujet me trottait dans la tête, mais c’est un sujet que je ne maîtrise pas.

Quand Lucie a posté un message indiquant qu’elle finissait son Workaway à Karasjok (près de la frontière finlandaise) et qu’elle venait sur Oslo quelques jours avant de rentrer en France, j’ai saisi cette opportunité et planifié un rendez-vous dans un café.

Puis tout a basculé, la crise du coronavirus est arrivée de plein fouet et ses vols de retour ont été annulés les uns après les autres. De nombreuses péripéties et une rage de dents plus tard, la situation s’est améliorée et Lucie est maintenant hébergée par une famille de Samis à Lakselv, dans le Finnmark, à une heure de la frontière finlandaise et à trois heures du Cap Nord, où elle s’occupe de rennes en attendant de rentrer en France.

Nous avons profité de ce retour au calme pour faire l’entretien via Skype 🙂

Thomas : Quand et pourquoi es-tu arrivée en Norvège ?

J’ai atterri à Tromsø le 8 janvier 2020, où je suis restée une semaine, le temps de passer voir les orques à Skjervoy, puis j’ai commencé mon Workaway à Karasjok, en terre samie.

J’avais découvert la Norvège en août 2018, en passant deux semaines dans les îles Lofoten. Soleil de minuit, camping sauvage tous les soirs, je suis tombée amoureuse des paysages, entre mer et montagne, le rêve !

De retour en France, je n’avais qu’une envie : repartir. Six mois plus tard, j’ai pris l’avion avec une amie pour Tromsø, pour admirer les aurores boréales. Deux soirs de suite, nous avons pu les observer. C’était mon plus grand rêve depuis petite. Les paysages enneigés, les températures négatives, les nuits dans une cabane dans les bois, encore une fois, c’était sublime. 

J’avais donc réalisé mon plus grand rêve. Mon nouvel objectif était de passer plusieurs mois avec une famille de Samis en Laponie.

À mon retour de Tromsø, je me suis connectée sur le site de Workaway. Mon frère venait de partir en faire en Irlande. Le profil d’une famille samie a retenu mon attention, je n’ai fait qu’une seule demande : c’était cette famille ou rien ! Et ma demande a été acceptée. J’ai donc rendu mon appartement à Clermont-Ferrand et j’ai débarqué ici.

Karasjok, près de la frontière finlandaise © OpenStreetMaps

Je ne connais pas du tout Workaway, je l’ai juste vu mentionné quelquefois sur les groupes Facebook. Quelle est la différence avec le Wwoofing (que je ne connais pas du tout non plus) ?

Workaway est un site web où on peut trouver des hôtes dans le monde entier, qui hébergent et nourrissent gratuitement des volontaires et en contrepartie tu travailles pour eux, max 5 heures par jour. Et tu as tes week-ends ! Le site est bien fait, les hôtes et workawayeurs sont notés, tu peux voir quel type de travail est demandé, s’il y a accès au Wifi, s’il y a des animaux, etc.

Contrairement au Wwoofing qui est axé sur les fermes bio, Workaway a un choix très large de travaux. Ça peut être retaper des chalets, aider au rafraîchissement d’un centre de yoga, bosser dans une ferme, garder des enfants et faire les courses, tenir compagnie à quelqu’un, etc.

Page d’accueil de workaway.info

Quelles étaient tes tâches du Workaway ? Comment était le quotidien avec la famille ?

Ma famille samie est géniale ! La mère est journaliste à NRK Sami, le père éleveur de rennes. Ici, c’est plus un mode de vie qu’un métier. Ils ont trois enfants, de 5 à 15 ans. Je m’occupais de l’entretien de la maison : nettoyage, courses, préparer les repas. Je suis arrivée comme une étrangère, et je me sens maintenant comme avec ma famille ! Le quotidien était si naturel, c’était bien plus qu’un workaway, une fabuleuse aventure humaine. J’ai adoré apprendre à connaître chacun d’eux, passer du temps avec les enfants. Avec le plus jeune nous avons même inventé notre propre langue ! Les liens que nous avons tissés sont profonds, et je leur suis infiniment reconnaissante de m’avoir permis de vivre cette expérience, et de m’avoir si bien accueillie. D’ailleurs toutes les personnes que j’ai rencontrées en déjà 3 mois ont été adorables !

Et puis, il y a un esprit Workaway. Une jeune fille sur le groupe Facebook cherchait un logement de dépannage. On a discuté en messages privés et je lui ai conseillé le Workaway. En deux jours elle a trouvé une famille d’agriculteurs qui avait besoin d’aide et elle s’y plaît énormément. C’est gagnant-gagnant. 

Tu as dit que tu cherchais à vivre quelque mois avec une famille samie. Ce n’est pas commun, d’habitude les gens rêvent plus des fjords. Pourquoi ?

Je voulais découvrir la culture samie, une culture à part entière, solide, riche et liée à la nature. J’avais commencé à apprendre le Norvégien mais tout le monde parlait sami. Donc je commence à apprendre cette nouvelle langue ! Je voudrais leur montrer le respect que j’ai pour eux en étant capable de parler leur langue.

Ici, il y a encore des croyances liées aux esprits de la nature et au chamanisme. C’est quelque chose qui m’attire énormément.

Je voulais aussi expérimenter les journées sans soleil. Après être arrivée à Tromsø, je n’ai pas vu le soleil pendant 20 jours, mon record !

Vivre avec un des plus vieux peuples du monde, le dernier peuple autochtone d’Europe, c’est une expérience unique.

Photo d’une samie en habit traditionnel (gákti) près de Tromsø © Thomas Bassetto

Combien de temps devait durer ton immersion en territoire sami ? Si j’ai bien compris le coronavirus a chamboulé tes plans…

Nous n’avions pas parlé de durée du tout ! Au bout de deux mois, j’ai prévu de rentrer car j’avais un impératif en France début avril et nous nous sommes mis d’accord pour arrêter autour du 15 mars. Ma famille samie m’a toujours dit que je pouvais rester autant que je voulais, nous nous sommes tellement bien entendus. J’avais prévu de passer par Oslo avant de rentrer en France, mais ça ne s’est pas exactement passé comme prévu !

Avant que l’on s’appelle, tu m’as dit être logée à Lakselv. Qu’est-ce qui s’est passé entre temps ?

Je suis actuellement à Lakselv, à une heure de Karasjok, chez la sœur du père de famille qui m’hébergeait à Karasjok, et son compagnon. Elle est aussi éleveuse de rennes.

J’ai voulu prendre mon vol pour Oslo, et loger temporaire sur place (d’où ma demande sur le groupe Facebook des Français qui vivent en Norvège) le temps de trouver un moyen d’aller en France. Je devais prendre le bus Karasjok-Lakselv mais ce jour-là il y a eu une tempête avec alerte rouge sur la route, le bus a été annulé. La mère de famille m’a dit : « Écoute, je prends la voiture et on y va ! ». Ils me déposent à l’aéroport, et sur le retour, ils ont eu un accident de voiture, heureusement sans gravité. Mon vol de Lakselv est finalement repoussé au lendemain 6h, puis à midi, ce qui me fait arriver à Oslo trop tard pour attraper mon vol pour Paris… J’appelle l’ambassade de France et là, mon interlocuteur me conseille de rester où je suis. La décision était prise ! En plus, depuis une semaine, tout le monde me disait de ne pas quitter la Laponie !

Après ces péripéties, les parents du père de famille m’ont hébergée une semaine à Lakselv, et maintenant je suis chez leur fille en Workaway ! 

Photo de rennes prise par Lucie

Quelle aventure ! Tu t’en sors plutôt bien au final. Que fais-tu chez cette nouvelle famille ?

Je m’occupe maintenant principalement des rennes ! Ce couple de trentenaires a, devant la maison, une vingtaine de rennes plus faibles que les autres. On les a ramenés de la toundra pour qu’ils reprennent des forces car ils ne pouvaient plus suivre la harde. Je les nourris matin, midi et soir. Je promène les chiens, je nettoie la maison quand il y a du ménage à faire, j’aide à ramasser la laine des brebis chez le beau-frère quand il tond le troupeau. 

Il y a encore de la neige ? Pas trop froid ?

Oui, beaucoup de neige. Il n’y en a pas eu autant depuis 1968. C’est une période difficile pour les éleveurs et les rennes. La couche de neige est trop épaisse pour que les rennes puissent creuser et se nourrir facilement, parfois elle gèle. Il fait moins froid qu’à Karasjok, où j’ai connu jusqu’à -37°C !

Photo de la route de Lakselv au Cap Nord par Lucie

Tu avais aussi fait appel à la communauté française en Norvège par rapport à … une rage de dents ?

Oui ! La semaine dernière j’ai eu une bonne rage de dents, le couple qui m’héberge a été adorable, ils ont appelé le dentiste pour m’obtenir un rendez-vous. Lakselv c’est une petite ville, à peine 2 200 habitants, principalement Samis. J’ai pu avoir mon rendez-vous très rapidement, le dentiste m’a parlé anglais et a été vraiment efficace ! Le cabinet a pris les précautions nécessaires pour vérifier que je n’étais pas malade et ne pas risquer de contamination.

Maintenant que tu es bien installée à Lakselv et que la France est toujours en confinement, comment vois-tu les prochaines semaines ?

Ici, je ne me sens pas bloquée, je rencontre des gens géniaux, j’ai eu la chance de vivre le retour du soleil et bientôt on aura le soleil de minuit (que j’avais observé aux Lofoten). Je profite au maximum de l’opportunité qui s’est présentée à moi, c’est un véritable cadeau. Je vis avec l’essentiel, c’est un peu comme un voyage initiatique. J’ai du temps libre, ça me permet de poursuivre mon travail d’introspection, de réfléchir à qui je suis, à ce qui est important pour moi. Je me rends compte que ma famille me manque beaucoup. Et je réalise qu’en 3 mois, j’ai tissé des liens à vie avec cette famille samie.

Sais-tu ce que tu vas faire une fois rentrée en France ?

Même si j’ai hâte de rentrer voir ma famille, j’ai aussi envie de rester pour les étapes clés de la vie ici, comme le moment où les rennes sont « marqués ». Les jeunes rennes vont naître en mai. Et les hardes vont migrer des territoires d’hiver aux territoires d’été. Je suis même invitée à un mariage en juin ! C’est une chance incroyable que je compte saisir, alors je pense que je vais rester encore un peu !

Sur le long terme, penses-tu revenir en Norvège ?

Oui, c’est certain ! Je sais que je ne suis pas faite pour vivre en France, je m’en suis rendu compte ici. Je suis aussi énormément attirée par l’Irlande où j’ai séjourné trois fois. Je suis attirée par les endroits où la nature est omniprésente, les éléments puissants, et les peuples si accueillants.

Mes parents sont agriculteurs, ils m’ont donné le goût du voyage et nous ont éduqués pour que l’on se donne les moyens de réaliser nos rêves, d’être indépendants. Un de mes frères est en Nouvelle-Zélande depuis plus d’un an, à travailler dans la restauration. Voyager et vivre chez l’habitant nous permet de découvrir d’autres cultures et d’apprendre de nous-mêmes.

Je suis éditrice freelance de livres pour enfants, avec mon ordinateur je peux travailler de n’importe où, et je suis également thérapeute en constellations familiales, ce que je peux aussi exercer à distance. 

As-tu un message à faire passer à ceux qui voudraient venir vivre une expérience similaire en Norvège ?

Donnez-vous les moyens de réaliser vos rêves ! Pour moi, c’était voir les aurores boréales et vivre avec les Samis. Les gens me demandent comment je peux me payer les billets d’avion pour voyager autant. C’est une histoire de priorités, je ne vais pas souvent au restaurant, j’achète peu de vêtements. Je reconnais qu’il y a une part de chance : j’ai une famille qui me soutient quoique je décide. Mais j’ai aussi eu le courage de faire des choix, pas toujours confortables, pour être alignée avec la vie que je veux vivre.

En 2016, j’étais responsable éditoriale en CDI dans une maison d’édition jeunesse, j’adorais mon métier. J’ai pourtant décidé de me mettre à mon compte. J’ai toujours entretenu mon carnet d’adresses, qui m’a été utile quand je me suis lancée. Dès le premier mois, j’ai eu un salaire comme celui que j’avais en CDI.

Pour finir, quel est ton endroit préféré en Norvège et pourquoi ?
Difficile à dire ! J’adorais marcher en forêt, la nuit, sans lumière, jusqu’à un lac gelé proche de Karasjok. La neige, le silence, l’impression d’être infiniment petite et grande à la fois ! J’aime cette nature sauvage et la force qui s’en dégage. La route de Lakselv à Honningsvåg, au Cap Nord, est une des plus belles routes que j’ai empruntée, je n’ai jamais vu autant de nuances de blanc, de bleu et de gris !

Publié par Thomas Bassetto

Originaire du pays des chocolatines, Thomas est arrivé par hasard en Norvège mais n'en est jamais reparti. Il est administrateur du groupe Facebook "Les Français à Oslo" et bénévole pour diverses associations comme DNT, Codebar ou Oslo Kooperativ.

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