Portrait de Carolyn, en mission sur l’île aux Ours

Saviez-vous qu’il existe une île peuplée entre la Norvège métropolitaine et l’archipel du Svalbard ? Elle s’appelle « Bjørnøya », « l’île aux Ours » en français, et seules 9 personnes y vivent à l’année, toutes employées par la station météorologique du coin.

Carolyn s’y trouve en ce moment et nous raconte son aventure.

Thomas : Quand et pourquoi es-tu arrivée en Norvège ?

Carolyn : Je suis arrivée en Norvège il y a environ 10 ans, sans raison particulière. À cette époque-là, j’adorais voyager et je restais de quelques mois à un an dans chaque destination, le temps de m’intégrer et d’apprendre la langue, avant d’ensuite repartir. La Norvège me tentait, car c’était une destination très mystérieuse pour moi. Je n’y connaissais personne, je n’y étais jamais venue avant, mais j’avais vu de superbes photos et je me suis dit « pourquoi pas ».

J’ai trouvé un travail dans un « høyfjellshotell » (ndlr : hôtel de haute montagne) et ça m’amusait d’apprendre une langue complètement « inutile ». Apprendre le norvégien n’apporte pas le même bénéfice que l’apprentissage de l’anglais comme je l’avais fait en Grande-Bretagne par exemple. Donc là, ça m’amusait de faire des choses juste par plaisir et non pas par intention. 

Je suis finalement tombée amoureuse de la Norvège, car c’est un pays vraiment magnifique. Quand on me demandait si je voulais rester, je répondais que non, mais en même temps je ne voyais pas de raison de partir encore. Maintenant, on est 10 ans plus tard.

Qu’as-tu fait après avoir travaillé dans cet hôtel ?

Quand j’étais dans cet hôtel à Gudbrandsdalen (pas très loin de Lillehammer, à la montagne) pour mon premier travail, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a ensuite fait rentrer chez Colorline. Je suis franco-allemande et Colorline effectue des connexions avec l’Allemagne. Pendant 3 ans, j’ai donc travaillé sur leurs bateaux en restauration et à la réception. J’ai continué à apprendre le norvégien, tout en retournant vivre à la montagne pendant mes temps de repos.

Tu vis actuellement à Bjørnøya. Comment as-tu fini sur cette île ?

Après avoir travaillé pour Colorline, j’ai travaillé sur des plateformes pétrolières en tant qu’opératrice radio (c’est un poste de communication et de logistique avec les bateaux et les hélicoptères). J’y ai rencontré une personne qui avait travaillé en tant que cuisinier pendant 6 mois à Bjørnøya. C’était au moment où NRK avait fait une série télévisée sur cette île. J’ai donc posé ma candidature en 2015, mais les postes sur l’île étaient réservés à ceux qui pouvaient fournir un « sikkerhetsklarering » (équivalent d’habilitation de sécurité). Il fallait donc avoir la nationalité norvégienne et avoir vécu en Norvège au moins 10 ans. Comme ce n’était pas mon cas, je n’ai pas été prise.

J’ai recroisé cette personne par hasard en décembre 2020, qui m’a de nouveau parlé de Bjørnøya. Juste après, j’ai vu de nouvelles annonces sur Finn.no et cette fois-ci la nationalité norvégienne n’était plus exigée ! J’ai donc posé ma candidature et j’ai eu le poste.

Les habitations de Bjørnøya

Combien êtes-vous ? Es-tu la seule étrangère ?

Nous sommes actuellement 9 personnes (4 femmes et 5 hommes). Il y a d’ailleurs toujours 9 personnes, pour des durées de 6 mois : 2 cuisiniers, 1 gérant de station, 1 technicien, 1 personne en charge des instruments météorologiques et 4 assistants météorologiques comme moi.

Je suis actuellement la seule étrangère, il faut d’ailleurs maîtriser le norvégien. Ils essayent de respecter la parité chaque saison, ainsi que les différences d’âge. L’équipe est un peu plus jeune que d’habitude cette fois-ci. Le plus important est d’avoir un groupe qui fonctionne bien ensemble. Il y a un aspect socioculturel lors de la phase d’embauche, pour savoir quel type de personne l’on est, car ce serait un très gros challenge s’il y avait des conflits dans l’équipe.

En quoi consiste ton poste d’assistante météorologique ?

Cela ressemble un peu à ce que je faisais sur les plateformes pétrolières, par rapport à la communication radio, mais je dois aussi observer le temps et transmettre des données météorologiques.

Avant d’être envoyée ici, j’ai dû passer deux semaines à Tromsø pour suivre des cours et apprendre ce que j’aurais à faire sur l’île. Je suis principalement en charge des hélicoptères, quand ils arrivent et repartent (je travaille avec les messages METAR qui sont transmis aux pilotes), mais des connaissances sur la météorologie n’étaient pas exigées en amont.

Comment s’organise ton emploi du temps ? Que fais-tu de ton temps libre ?

Nous travaillons de manière assez comprimée. Par exemple, la radio doit être écoutée en permanence. Donc nous travaillons beaucoup pendant 3 jours, puis nous avons environ 3,5 jours de repos. Il est possible d’aller se balader et de profiter de petits chalets pour se reposer. Même si l’île n’est pas immense (elle fait environ 20 km sur 13 km), elle est assez grande pour randonner. Étant donné qu’il n’y a pas de chemin, le terrain est assez difficile et les randonnées se font sur les pierres et falaises. Il n’y pas non plus d’arbres ni de grandes plantes.

Il faut savoir cependant qu’il n’y a pas de réseau téléphonique. Ce qui veut dire que dès que l’on quitte la station, on est complètement livré à soi-même. Il faut donc toujours avoir un plan et une boussole sur soi (moi je m’en servais énormément, même si je n’y arrivais pas auparavant !), car il peut y avoir énormément de brume ici.

D’ailleurs pour éviter les urgences médicales (comme une crise cardiaque), nous avons dû passer un contrôle médical. Nous nous trouvons à mi-chemin entre le nord de la Norvège et Svalbard, soit environ 3 heures d’hélicoptère de chaque côté, et donc 6 heures aller-retour. C’est quelque chose que nous prenons aussi en compte par exemple quand nous partons en randonnée : il ne faut pas prendre trop de risques, car ce serait compliqué si on se cassait une jambe.

Tu ne te sens pas trop loin et/ou trop seule ?

Depuis que j’ai travaillé chez Colorline, je n’ai jamais plus travaillé sur la terre. Travailler sur mer est quelque chose qui m’a attirée depuis ce premier emploi sur bateau, car c’est une façon de travailler beaucoup plus intense et en équipe. Quand tu rentres chez toi, tu es chez toi et tu ne mélanges plus la vie privée et le travail. Je pense que cette expérience m’a préparée à me forger un mental pour venir travailler ici.

L’arrivée sur l’île se fait avec le bateau des garde-côtes (24h de bateau depuis Tromsø), et on ne revient plus sur le « continent » pendant les 6 mois. Il n’y a pas d’hôtels, donc les gens qui sont sur l’île sont là pour le travail à la station météorologique. L’île est parfois utilisée comme base d’atterrissage des hélicoptères qui sont de passages dans ce coin de mer.

Tous ceux qui peuvent venir en Norvège peuvent cependant nous rendre visite, c’est juste que l’île est difficile d’accès. Il y a parfois des bateaux à voiles qui passent et qui s’arrêtent. Quand quelqu’un vient, on le reçoit en lui faisant un tour de l’île, en l’emmenant à la petite boutique et en lui faisant des gaufres et du café.

À noter pour les aventuriers qu’il y a une tradition sur l’île de « nakenbadeforening », c’est-à-dire de se baigner nu et la tête sous l’eau dans la mer. Ceux qui le font obtiennent un diplôme, à bon entendeur… 

Du coup, la question que tout le monde se pose, y a-t-il des ours sur l’île aux Ours ?

Ça peut arriver ! Nous sommes quand même assez loin de Svalbard, donc s’il y a des ours, c’est qu’ils sont venus à la dérive et en nageant depuis Svalbard. La dernière fois qu’un ours a été vu sur l’île, c’était l’hiver dernier.

Historiquement, l’île a été nommée ainsi, car un Néerlandais qui avait découvert l’île s’est fait attaquer par un ours. Il a dû le tuer à contrecœur, et a nommé l’île ainsi pour lui rendre honneur.

La station où je suis existe depuis plus de 100 ans. Il est arrivé dans les années 70 que des personnes se soient faites tuer par des ours alors qu’elles n’avaient pas de fusils sur elles. Il est donc maintenant obligatoire pour nous de prendre notre fusil en plus de notre sac à dos quand on sort, comme à Svalbard.

Il y a par contre des milliers d’oiseaux qui vivent en mer et qui reviennent chaque été pour nicher dans le nord de l’île. Il y en a tellement qu’il faut faire attention de ne pas marcher sur les nids et les poussins. Ce serait plus correct de l’appeler l’île aux oiseaux plutôt que l’île aux ours. 

Comment est la faune sinon ?

On croise pas mal de renards polaires et ils n’ont pas peur des gens, ils sont très curieux. Par exemple, si tu pars te promener et que tu te poses avec ton sandwich, comme dans le petit prince, tu peux voir un renard arriver, curieux, qui veut jouer avec toi. Et quand tu te lèves ensuite pour continuer ta randonnée, il peut te suivre pendant 1 ou 2 heures. C’est incroyable !

Renard curieux

En général, la faune sauvage n’a pas peur, car même les oiseaux ne réagissent pas quand tu viens les prendre en photo.

Est-ce qu’il y a quelque chose qui te manque ?

J’aurais cru, car même si j’ai l‘habitude de travailler sur mer, je rentre au bout de 2-3 semaines. Donc, se dire qu’on va vivre 6 mois sur une île avec des personnes qu’on ne connaît pas, sans accès à quoi que ce soit, j’étais un peu inquiète. Mais en fait il ne te manque rien. Les cuisiniers sont excellents, et la station est super bien équipée avec salles de sport, saunas, jacuzzis, ateliers manuels, etc. On pourrait avoir une meilleure connexion internet, car parfois on la perd pendant 1 journée, mais ce n’est pas tragique non plus. C’est assez incroyable de voir à quel point on peut être heureux avec ce qu’on a ici.

Sais-tu ce que tu vas faire après la fin de ta mission ?

Soit je retournerais sur les plateformes pétrolières, soit j’essayerais de travailler sur l’île de Jan Mayen (qui appartient au Svalbard). Ou je tenterais de refaire une autre saison ici. On m’avait dit avant de venir que le temps passerait extrêmement rapidement et que je n’aurais pas de temps de faire tout ce que je voudrais. Je ne comprenais pas, pour moi c’était une petite île dans la mer où je risquais de m’ennuyer, mais ils avaient raison et il y a beaucoup de choses différentes à faire et à découvrir.

Pour finir, quel est ton endroit préféré en Norvège ? 

Maintenant c’est Bjørnøya, et ça va le rester pour toujours. J’ai ce que l’on appelle (figurativement) le virus « ishavsbasille » qui fait que je vais penser à Bjørnøya jusqu’à la fin de ma vie et que ça va me manquer pour toujours. On m’avait dit que ça pouvait arriver. Il y a des endroits, comme celui où se trouve un petit chalet qui se trouve au sud de l’île, qui sont devenu ma « happy place ».

3 réflexions au sujet de “Portrait de Carolyn, en mission sur l’île aux Ours”

  1. J’ai hiverné à Bjørnøya en 1974 / 75z. Nous étions un équipage de 14 et j’étais l’assistant d’un météorologue. Nous y sommes restés une année entière. Le courrier était largué des avions et nous n’avions aucun contact en hiver.

    Répondre

Répondre à Thomas Bassetto Annuler la réponse.