Portrait de Yann, maître des mots

Yann de Caprona n’est pas Norvégien ni linguiste. Et pourtant, il est l’auteur de l’épais dictionnaire d’étymologie thématique du norvégien. Passionné des langues, intarissable sur les mots et leurs origines, nous faisons un petit tour des mots avec lui. Amateur de photographie et grand voyageur, l’article sera agrémenté de quelques-uns de ses clichés.

Qixuan: Bonjour Yann, quand et pourquoi es-tu venu en Norvège?

Yann : Je me suis installé à Oslo en 1985 car marié à une Norvégienne. J’étais déjà venu quelques fois en Norvège, surtout dans le Grand Nord. Ma famille maternelle est suédoise, mais j’ai grandi à Rome et j’ai fait mes études supérieures à Paris.

Comment s’est passée ton intégration en Norvège ?

Ce fut difficile pour moi au début de trouver du travail. À l’époque, mes diplômes français n’étaient pas reconnus. J’ai postulé alors en Suède et trouvé du travail dans l’Agence suédoise pour l’aide au développement. Je suis revenu ensuite en Norvège et ce fut alors plus facile. J’ai travaillé dans la coopération internationale dans de différentes institutions : aux différents ministères, notamment au Ministère des Affaires Étrangères, à la Croix-Rouge, à Riksrevisjonen (la Cour des Comptes) …

J’ai appris le norvégien sur le tas, comme je parlais déjà le suédois. Au début quand j’essayais de parler le norvégien, les gens me disaient : « Tu sais quoi, quand tu parles norvégien, ça ne sonne pas naturel. Garde ton suédois, on te comprend très bien ! » Alors j’ai continué à parler le suédois. Puis, petit à petit je plaçais çà et là des mots norvégiens, et progressivement sont venus la sonorité et le rythme de la langue. [NDLR : l’intercompréhension orale entre le suédois et le norvégien est aisée].

Toi qui as vécu à Oslo pendant 35 ans, comment la ville a-t-elle changé ?

Au début, le choix des aliments était un peu maigre pour un étranger. Mais l’offre culturelle était déjà assez variée, surtout pour le cinéma. Depuis la ville a bien sûr beaucoup grandi, surtout depuis les années 2000. Mais ce qui me fascine c’est que quand on demande aux habitants d’Oslo ce qu’ils préfèrent de leur ville, beaucoup répondent la forêt. Pas la ville, mais la forêt ! L’âme norvégienne est encore ancrée dans les campagnes et où il est mal vu d’afficher sa réussite. Les mœurs vont sûrement changer plus vite en milieu urbain au contact des autres cultures. Il y a une qualité de vie indéniable ici, avec une confiance dans les autorités, moins de différences sociales que dans bien des pays, et beaucoup d’importance au temps libre.

D’où est venue ta passion pour les langues ?

J’ai grandi dans un environnement multiculturel. Je suis un enfant d’expatriés depuis plusieurs générations. Ma mère est Suédoise et mon père Franco-Américain mais j’ai grandi en Italie. J’étais à l’école Française, mes parents parlaient souvent anglais entre eux. Très tôt je me suis intéressé aux mots et aux parentés entre ceux-ci. Les mots portent les traces de l’Histoire. Mon mot préféré en norvégien est kalkun (dinde). Il a une origine étymologique ahurissante.

Quand j’étais à la Croix-Rouge, je travaillais dans l’aide humanitaire et mon quotidien était famine, diarrhée, viols, tortures, inondations etc. L’étymologie des noms de lieux fut mon bol d’air. Érythrée vient du grec Ἐρυθραίᾱ (rouge, car au bord de la Mer Rouge) et Cameroun du portugais camarão (crevette, parce que les Portugais y virent beaucoup de crevettes …)

Peux-tu nous dire quelques mots sur la langue norvégienne et ses spécificités ?

La spécificité du norvégien réside dans ses deux formes écrites – bokmål et nynorsk – qui s’influencent mutuellement et ses nombreux dialectes. La langue est moins normée que dans le reste de la Scandinavie ou en France. Les Norvégiens ont par ailleurs une passion pour les dialectes et adorent deviner la région d’origine d’un nouvel interlocuteur par son dialecte.

En dehors des langues nordiques (norrois/vieux norvégien et danois), c’est le bas allemand (Niederdeutsch) qui a le plus contribué au vocabulaire norvégien – surtout en bokmål –, bien plus que le latin, le grec, le français, l’allemand moderne et plus récemment l’anglais. Cette influence du bas-allemand témoigne du passé hanséatique de la Norvège. Exemple : Skredderen tenkte at trøya passa fortreffeleg, men kunden klaga og meinte at plagget var kort og tøyet simpelt og grovt. (« Le tailleur pensait que le chandail allait parfaitement, mais le client se plaigna et trouva que le vêtement était trop court et le tissu simple et rêche »). À part at, og et var, tout vient du bas-allemand!

Comme en allemand, il est en norvégien facile de créer des mots (souvent à rallonge). Les Norvégiens font parfois preuve d’une créativité étonnante. La mallette des hommes d’affaires par exemple : stresskoffert, mallette à stress ! Ou alors en 2010 lors d’une éruption volcanique en Islande qui a fortement perturbé les vols en Europe, un journaliste a inventé le mot askefast (« immobilisé par les cendres », sur le modèle de værfast « immobilisé par le mauvais temps »), et le mot fut d’emblée adopté par tous.

Et entre nos deux langues, quelles ont été les influences ?

Il y a eu deux grandes périodes de l’apport scandinave en français : l’émigration des Vikings en France au IXe siècle, puis du XVIIIe au XXe siècle. Les Vikings nous léguèrent seulement quelques dizaines mots d’origine norroise en français et les dialectes normands, notamment dans les domaines maritime, nautique et de la pêche : « équiper » (skipe), « havre » (havn), « quille » (kjøl), ou « crabe » (krabbe) par exemple. Entre 1700 et 2000, le français a importé un peu plus d’une cinquantaine de mots scandinaves, en particulier du suédois pour la science (Celsius, nickel, tungstène…). Le norvégien a plutôt contribué dans le domaine de la nature (fjord, rorqual) et du ski (ski, slalom, fart…). Dans le sens inverse, le français a enrichi le norvégien dans pratiquement tous les domaines, mais surtout militaire, politique, philosophique, scientifique, technique, économique, artistique et gastronomique : Armé, guvernør, positivisme, probabilitet, betong, kommersiell, matiné ou dessert. Parfois j’entends les railleries des Français sur les mots d’origine française mal orthographiés en norvégien (kø, klisjé, sjampanje, sjåfør…). Mais non voyons, c’est une autre langue et les Norvégiens adaptent les mots à l’orthographie de leur langue. À long terme c’est une force pour la langue de ne pas se retrouver avec une orthographie compliquée comme en français ou en anglais. La plupart des langues européennes écrivent « foto » au lieu de « photo » sans ph inspiré du grec et ne s’en portent pas plus mal !

Qu’en est-il de l’évolution de la langue norvégienne ?

Toute langue doit de temps en temps faire une réforme de l’orthographe pour ne pas se fossiliser. Je trouve navrant que la timide réforme en France ait rencontré tant de résistance, surtout qu’elle cherchait à corriger certaines aberrations. L’orthographe est très normée en français. Ici en Norvège l’orthographe est bien plus en évolution avec une grande flexibilité.

Un des grands défis pour la langue norvégienne est que le milieu de la recherche utilise de plus en plus d’anglais en créant peu de nouveaux mots norvégiens quand cela est possible.

Sur ton dictionnaire étymologique du norvégien, peux-tu nous parler un peu de sa genèse et du processus d’écriture ?

Ayant quitté la Croix-Rouge je voyageais moins. Ma nouvelle façon de voyager fut d’errer dans des dictionnaires étymologiques. Mais ces dictionnaires donnaient la réponse aux mots de façon alphabétique. N’y aurait-il pas un dictionnaire par thèmes ? Avec le temps, je commençais à déceler des tendances dans certains thèmes de la langue norvégienne. Les termes maritimes sont surtout d’origine néerlandaise, les termes financiers d’origine italienne… Je demandai en 1995 à la Bibliothèque universitaire d’Oslo s’il existait un grand dictionnaire étymologique organisé par thèmes. La réponse fut : «Ce dictionnaire n’existe pas. Vous devez l’écrire vous-même…». Alors l’idée a germé en moi.

Avant de voyager avec les mots, Yann a parcouru le monde de l’Antarctique au désert jordanien, de l’Indonésie à la Pantagonie.

À partir de 2000 j’écrivis plusieurs articles étymologiques dans le style de causerie dans la revue interne de Riksrevisjonen. Certains articles furent repris dans la presse norvégienne et étrangère (Suisse, Finlande…). En 2006 je pris contact avec des éditeurs pour publier ces articles. Beaucoup m’avaient refusé mais l’éditeur Kagge était positif pour une publication sous forme de dictionnaire. J’ai mis six ans à l’écrire, pendant mes temps libres : 1920 pages, 57 thèmes, plus de 12 000 mots couverts. Pour chaque mot : définition, étymologie, mots apparentés et dérivés en norvégien et autres langues (surtout latin, français, grec, celtique, lituanien, russe et sanskrit).

Ce dictionnaire est un ouvrage de vulgarisation. Je ne suis pas linguiste et je ne propose rien de neuf mais simplement de regrouper les mots. Ce livre est destiné aux personnes curieuses qui aiment les langues et l’Histoire, ou aux spécialistes intéressés par le vocabulaire de leur domaine. J’ai essayé de faire en sorte que chaque mot soit pour le lecteur le temps d’une petite découverte ! Il a été publié en 70 000 exemplaires et obtint en 2013 le prix Brage (la plus haute récompense littéraire en Norvège). Je crois que c’est le premier dictionnaire au monde avec plus de 2 000 mots classés par thème !

Pour les Français qui apprennent le norvégien, quels conseils peux-tu leur donner ?

Je leur conseille une immersion totale dans la langue, avec le moins possible de contact avec sa langue d’origine. Les livres, les journaux, la télévision, la radio…  Lorsqu’on apprend une nouvelle langue, il faut s’imaginer entrer dans une pièce sombre où il faut prendre son temps pour s’accoutumer de l’obscurité. Si on allume souvent la lumière, on revient un peu chaque fois à la case départ. Et surtout, il ne faut pas avoir peur de parler !

Des projets pour la suite ?

Maintenant j’ai pris ma retraite et chaque année la longueur des hivers devient plus difficile. J’aimerais retourner en Méditerranée pour les hivers. En ce moment j’écris un nouveau dictionnaire étymologique sur les noms de lieux du monde entier, classés par pays. C’est prévu pour 2025 !

Et enfin pour finir, quel est ton endroit préféré de la Norvège ?

Pour habiter, c’est Oslo. Pour visiter, j’ai été récemment à Senja. C’est une île au sud de Tromsø, dans le nord de la Norvège. Ça ressemble beaucoup aux Lofoten, mais avec moins monde.

Senja et ses montagnes spectaculaires

Lectures conseillées :

  • Yann de Caprona : Norsk etymologisk ordbok – tematisk ordnet, 1920 pages, Oslo, Kagge forlag, 2013
  • Yann de Caprona : Kjærlighetens etymlogi – Etymologisk ordbok med ord knyttet til kjærlighet, 192 pages, Oslo, Kagge forlag, 2014
  • Elisabeth Ridel: Les Vikings et les mots – L’apport de l’ancien scandinave à la langue française, Paris, Editions errances, 2009
  • Jan de Vries : Altnordisches etymologisches Wörterbuch, Leiden, Brill, 1977 (pour le norrois)
  • Hjalmar Falk & Alf Trop : Etymologisk ordbog over det norske og det danske sprog, 1903-1906
  • Alf Trop : Nynorsk etymologisk ordbok, Kristiania, Aschehoug, 1919
  • Harald Bjorvand & Fredrik Otto Lindeman : Våre arveord, Oslo, Instituttet for sammenlignende kulturforsking, Novus forlag, 2007 (deuxième édition). Très bon pour les mots dérivés du norrois, mais plutôt écrit pour des spécialistes.

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