Les avantages et inconvénients des scrutins français et norvégiens

Cet article fait suite à « Élections norvégiennes de 2021 : Quelles différences avec l’élection présidentielle française ? » car il est tout aussi important de connaître les implications de ces deux modes de scrutin.

On nous a fait remarquer plusieurs fois que cet article compare une fois de plus une élection présidentielle (française) à une élection parlementaire (norvégienne) qui a pourtant aussi lieu en France. C’est normal, l’idée est de comparer comment sont choisies les personnes qui se retrouvent au sommet. Relisez le premier article 😉.

⚠️ Attention, un soupçon de mauvaise foi et une bonne louche de subjectivité se sont glissés dans les paragraphes suivants.

Les avantages du système français

Le mode de scrutin français est simple à comprendre : si aucun candidat n’a pas remporté la majorité absolue suite au premier tour, les deux candidats ayant obtenu le plus de voix sont départagés lors d’un second tour où l’un d’eux est garanti d’obtenir une majorité absolue.

Pour ce qui est de la gouvernance, le président partage le pouvoir exécutif avec le chef du gouvernement, c’est-à-dire le Premier ministre. En pratique, lorsque la majorité parlementaire lui est acquise, le président concentre ainsi l’intégralité du pouvoir exécutif ce qui rend les prises de décisions et les réformes plus efficaces.

Le mandat du président français est aussi relativement stable. Si l’Assemblée nationale peut renverser le gouvernement par le vote d’une motion de censure, le président de la République dispose du pouvoir de la dissoudre et de provoquer des élections anticipées.

Les inconvénients du système français

L’élection présidentielle française est focalisée sur les personnes plus que les partis. Ainsi la majorité absolue donne une image de « personne providentielle » à l’élu. Cette image est d’autant plus flagrante depuis 2007 avec Sarkozy, l’hyperprésident, et maintenant avec Macron, le jupitérien. Les Français ont cherché une image similaire chez Hollande, le président normal, sans la trouver.

Avec un scrutin sans proportionnelle, le « vote utile » est inévitable. Il consiste à renoncer à son vote de cœur pour préférer un candidat qui paraît à la fois plus susceptible de gagner tout en étant le moins éloigné de ses préférences politiques. Ce phénomène provoque un réalignement d’électeurs, qui préfèrent à la base des partis minoritaires dont la victoire est peu probable, vers des partis « de gouvernement » qui correspondent moins à leurs préférences.

C’est ce mode de scrutin qui petit à petit provoquerait un désintérêt toujours plus grand de la politique de la part des Français et une augmentation de l’abstention. Ou pas.

Le vote utile expliqué en bande dessinée avec de la mauvaise foi :

Les avantages du système norvégien

Le vote utile existe aussi en Norvège, mais est beaucoup moins présent car les électeurs peuvent voter plus librement pour le parti dont ils se sentent le plus proches. Il faut cependant que les partis dépassent 4% pour obtenir des sièges d’ajustement au parlement. Il est donc toujours question de vote utile pour les plus petits partis.

Ce mode de scrutin, ainsi que le choix du chef du gouvernement, favorise le consensus et la collaboration car la création d’une coalition est virtuellement inévitable pour obtenir un gouvernement stable. Ceci est valable uniquement dans une société peu agressive et fonctionnerait peut-être mal en France avec son niveau plus élevé de combativité. C’est pourquoi la proportionnelle a été rejetée par De Gaulle.

Les inconvénients du système norvégien

Attardons-nous d’abord sur le seuil de 4% pour qu’un petit parti puisse peser sur l’échiquier parlementaire. Ce seuil est souvent source de discorde, car :

  1. Avec la découpe en circonscription, on peut se retrouver dans une situation où un parti ou surtout une coalition a une majorité de députés … mais une minorité de voix au niveau national !
  2. Un petit changement de valeur pourrait rebattre les cartes pour les petits partis, cf. ce simulateur de NRK. Par exemple, si ce seuil avait été de 3% au lieu de 4% en 2017, Miljøpartiet De Grønne (MDG) aurait eu 6 députés et non 1 seul. À noter que ce seuil n’a pas été touché depuis 1989, lors de l’introduction de la sperregrensen et des utjevningsmandater.

Mais le plus gros inconvénient (ou avantage selon certains) est définitivement la « prise d’otage » que les petits partis centristes peuvent effectuer ! Cette partie de l’article est beaucoup plus longue que les autres uniquement car je trouve ce rapport de force fascinant, cf. les 2 anecdotes suivantes.

En 2017 la coalition qui a rassemblé le plus de députés était celle de Høyre (H), Fremskrittspartiet (FrP) et Venstre (V). Venstre n’avait obtenu que 4,4% des voix au niveau national, mais avait tout de même 8 députés. Malgré un énorme soutien de la population, seuls Sosialistisk Venstreparti (SV), Miljøpartiet De Grønne (MDG) et V (les 3 partis écologistes de Norvège) souhaitaient interdire l’élevage d’animaux à fourrure. En 2018, Venstre a posé l’interdiction des élevages à fourrure comme condition de sa participation au gouvernement. Si Høyre n’avait pas voté en ce sens en 2019, ils auraient quitté la coalition, rendant le bloc de gauche majoritaire et rendant possible un renversement du gouvernement. Høyre a donc dû respecter son engagement envers Venstre et a voté pour l’interdiction de ces élevages.

Mais l’évènement le plus marquant reste le thriller de fin 2018 déclenché par le parti chrétien-démocrate (KrF). Avec ses 4,2% de voix lors des dernières élections et ses 8 députés, le parti avait fait le choix de rester en dehors de toute coalition. Mais son chef de l’époque (Knut Arild Hareide) a suggéré de rejoindre la coalition de gauche avec Arbeiderpartiet (Ap) et (Senterpartiet) Sp et ainsi former une plus grosse coalition que celle menée par Erna Solberg, la Première ministre. L’aile droite de KrF est alors montée au créneau pour faire part de son opposition à ce projet, entrainant un vote extraordinaire le 2 novembre 2018 où les délégués devaient choisir entre rejoindre la coalition de gauche ou celle de droite et donc le gouvernement. Seuls les délégués élus par les fédérations comtales pouvaient voter. Le chef du parti et sa volonté de rejoindre la gauche ont perdu à 6 voix près. À 6 petites voix près donc, le gouvernement de Norvège aurait pu tomber en plein milieu de son mandat. À noter que pendant la campagne interne à KrF, Erna Solberg a spontanément fait une promesse aux délégués que s’ils votaient bleu, le gouvernement durcirait la loi sur l’avortement (jumeaux et foetus anormaux). Peut-être que cela a fait pencher la balance ? Dans tous les cas, plusieurs membres du KrF sont donc entrés au gouvernement par la suite.

Merci à Jean-Clément et Pierre pour leur relecture !

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